Scènes

A la Comédie de Genève, un couple s’éreinte et l’enfant trinque

On ne présente plus le tg STAN, ces comédiens flamands au jeu direct et malin, qui tissent un puissant lien avec le public. A Genève, ils amusent puis glacent avec «Infidèles» de Bergman

Un uppercut façon chiquenaude. Ce qui trouble toujours chez ces diables de tg STAN, c’est la puissance de leur charge, alors que leur jeu, adressé au public avec, souvent, un sourire de connivence, semble léger, presque distrait. Traditionnellement, c’était le Théâtre Saint-Gervais dirigé par Philippe Macasdar qui, pendant vingt ans, invitait à Genève Jolente De Keersmaeker, Frank Vercruyssen et Damiaan De Schrijver, les fondateurs de cette compagnie qui fait fureur. Cette année, la Comédie a pris le relais et présente trois spectacles de ces virtuoses du verbe chaque fois réinventé. Mercredi, avec Infidèles, d’Ingmar Bergman, le tg STAN associé au collectif de Roovers a d’abord amusé le public avant de le glacer. Des diables, je vous dis.

Infidèles est déjà venu en Suisse romande. En mai dernier, le Théâtre du Reflet, à Vevey, a accueilli ce spectacle assez terrible où tout débute avec un sourire insolent, comme dans un film de la Nouvelle Vague, et se termine avec une grimace douloureuse, comme dans un film de… Bergman. A plusieurs reprises, le maître de l’introspection suédois a exploré les relations de couple. Les tg STAN ont déjà sidéré avec Scènes de la vie conjugale et Après la répétition. Mais jamais le drame n’a été aussi aigu que dans Infidèles, où au bal des amants s’ajoute la peine de l’enfant.

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Ce scénario, Bergman ne l’a jamais réalisé. C’est Liv Ullmann, une de ses ex-femmes, qui l’a porté à l’écran en 2000. L’astuce? L’auteur se met lui-même en scène en train de solliciter une comédienne pour inventer son personnage de femme adultère. A la Comédie, ce début déroute un peu, même si la comédienne Ruth Becquart est brillante dans l’étonnement qui accompagne ses propres idées. Oui, elle veut bien être Marianne, cette femme de 40 ans qui, d’une minute à l’autre, tombe amoureuse de David, le meilleur ami de son mari. Oui, elle veut bien connaître la fièvre et l’angoisse de ce nouvel émoi causé par «celui qui n’est venu de nulle part».

Le tombeur et le loser

Dans le rôle de ce tentateur inattendu, Frank Vercruyssen fait, comme d’habitude, des merveilles. Son personnage se situe à l’opposé du don juan royal. Il est lâche, compliqué, endetté, mais, surtout, il souffre de jalousie rétrospective. De son côté, Marcus (Robby Cleiren) incarne le succès. Chef d’orchestre «dont la carrière internationale est en train d’exploser», le mari et père d’une petite Isabelle est un homme accompli. Honnête et confiant aussi. A moins que… De très beaux passages le montrent analysant des pièces musicales qui racontent les tourments de leurs compositeurs. On y devine que Marcus a aussi des plis cachés.

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Les adultes ne sont pas ce qu’ils montrent et les enfants paient le prix de ces névroses refoulées. Tel pourrait être le pitch de ce scénario dans lequel Isabelle, la petite fille de 9 ans, occupe une place centrale, au final. Incarnée par la formidable Jolente De Keersmaeker, l’enfant est à la fois innocence et prescience. Son phrasé brouillon et ses gestes saccadés lorsqu’elle raconte une virée à vélo portent la marque inconsciente des difficultés du foyer. Brillant. Au fil de la soirée, les situations deviennent de plus en plus sordides et la petite prend les coups sans broncher.

Eternelle fraîcheur

Cet opus de tg STAN est donc plus sombre que les assauts précédents. Demeure leur incroyable fraîcheur de jeu, due au fait que les drôles travaillent longtemps à la table, analysent les enjeux du texte, mais attendent la première pour jouer le spectacle sur le plateau. Chaque fois, le résultat est le même. On est bouleversé par ce jeu direct et farceur qui va droit au cœur.


Infidèles, jusqu’au 6 avril. Sa façon de mourir, du 9 au 12 avril. Atelier, du 14 au 17 avril. Comédie de Genève.

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