L'idée était séduisante. Encore fallait-il la transformer en une œuvre qui tienne la route. Autrement dit, qui compte sur le plan artistique sans pour autant larguer le public. C'est crânement que Lucas Belvaux s'est lancé dans cet exercice d'équilibriste à la fois inédit (concevoir trois films imbriqués relevant de genres différents) et très ancien (concilier l'art et le commerce). La bonne nouvelle, c'est qu'il a remporté son pari: sa trilogie se voit avec un plaisir croissant qui augure plutôt bien de sa carrière et laisse l'impression d'une expérience aussi complexe qu'originale. Le bémol, car il y en a un, c'est que l'on n'atteint pas tout à fait les sommets espérés.

Avouons-le d'emblée, la vision du premier volet – sans doute quel qu'il soit – a de quoi laisser sur sa faim. Vaudeville à base de malentendus, de chassés-croisés et de cocufiages supposés, Un Couple épatant n'a certainement rien de novateur et, pris en soi, ressemble plus à un exercice de style appliqué qu'à l'introduction à une œuvre majeure. Le goût du jeu évoque Jacques Rivette (dont Belvaux a été l'interprète), la légèreté un peu forcée rappelle Michel Deville (ce qui est déjà moins exaltant). Malgré les excellents acteurs et la découverte du décor grenoblois, on s'ennuierait presque n'était une sensation bizarre de «trous» dans le scénario, qui suscitent plusieurs fois des interrogations sans réponse.

Après cette désillusion, quel n'est pas le soulagement de découvrir en Cavale non seulement un film beaucoup plus tenu, mais qui dévoile aussi tous les enjeux du projet. Nettement plus prenant, le thriller centré sur un ancien révolutionnaire évadé échappe au soupçon d'exercice de style même si l'on y reconnaît avec plaisir une touche de Jean-Pierre Mocky (époque Solo – L'Albatros) pour la politique ou de Jean-Pierre Melville (dernière manière) dans la mise en scène.

Mais le plus passionnant se situe encore dans les interactions entre les deux films. Non seulement la plupart des «trous» du premier volet trouvent leur explication, mais l'idée d'existences parallèles qui s'ignorent (dans un bon jour, on peut croiser des tragédies sans s'en rendre compte, ou le contraire) devient vraiment fascinante. Et lorsque Belvaux en vient à reprendre certaines scènes sous un angle différent, à la manière de la célèbre séquence de la gifle dans La Comtesse aux pieds nus de Mankiewicz, on jubile.

Dès lors, on s'attend à ce que la trilogie décolle vraiment avec le troisième film. La complexité devient vertigineuse lorsqu'on découvre tout ce que cachaient des croisements de personnages encore si innocents dans le premier volet. Un joli dédoublement de filatures (l'une comique, l'autre très sérieuse) fait même office de mise en abyme. Encore mieux, Belvaux se concentre ici sur le couple qui lui tient à l'évidence le plus à cœur, formé par un flic «ripou» et sa femme morphinomane. Le drame, qui conjugue souffrance physique et dilemmes moraux, ne peut que gagner en puissance tandis que la comédie

humaine formée par les trois films déploie enfin toute son envergure…

Et puis non: Après la Vie restera un film virtuel, jamais pleinement réalisé. La faute au scénario, trop préoccupé de tout boucler, mais aussi à la mise en scène, trop fébrile alors qu'elle devrait également prendre du recul. Il en résulte un mélodrame qui, ne trouvant jamais son rythme naturel (ni Jean Grémillon ni Rainer Werner Fassbinder), révèle aussi bien les limites que la cohérence du projet d'ensemble.

Difficile en effet de décoller avec toutes ces histoires de quadras en crise doublées d'un constat de fin des illusions post-68. Au final, cette trilogie manque donc de mystère, ce qui peut aussi être mis sur le compte du passage par des genres très balisés. Autant le projet respirait la folie, autant les règles que s'est imposées Lucas Belvaux pour remporter son pari (unité de lieu et de temps pour compenser l'éclatement de l'action) le maintiennent à l'étroit. Qu'à cela ne tienne, l'expérience vaut largement le détour, ne serait-ce que pour ses enjeux narratifs inédits.

N. C.

Un Couple épatant (sur les écrans)/ Cavale (sortie le 15 janvier)/ Après la Vie (sortie le 29 janvier), de Lucas Belvaux (France-Belgique 2001), avec François Morel, Ornella Muti, Lucas Belvaux, Catherine Frot, Gilbert Melki, Dominique Blanc, Valérie Mairesse, Bernard

Mazzinghi.