cinéma

Comédie névrotique d’une vie passionnante

«Woody Allen: a documentary» plonge dans la vie et l’œuvre du plus grand philosophe que l’humour ait jamais produit. A 77 ans, le cinéaste garde bon pied bon œil

Il a dirigé 48 films, rédigé 67 scripts, sans compter les livres. Auteur prolifique, infatigable, Woody Allen jouit depuis quarante ans d’un succès continu. Des films loufoques des débuts (Bananas, Woody et les robots) aux introspections bergmaniennes (Intérieurs, Une Autre femme), des comédies de mœurs (Maris et Femmes) ou policières (Meurtres mystérieux à Manhattan) au drame dostoïevskien (Match Point), le New-Yorkais binoclard fait montre d’une inspiration qui ne connaît (presque) jamais de fléchissement.

Woody Allen a déjà fait l’objet de quelques documentaires, comme Woody Allen: A Life in Film (2001), de Richard Schikel, ou Wild Man Blues (1996), consacré à ses activités de clarinettiste de jazz. Mais quand on aime, on ne boude pas le plaisir de prendre des nouvelles de ce cher vieux compagnon de route.

Quand il avait 10 ans, Robert Weide a vu Bananas. Il ne s’en est jamais remis. Et Annie Hall, premier film «sérieux» a «accéléré» son admiration. Le rigolo de service à l’école a consacré sa vie aux comiques. Il a réalisé un documentaire sur les géants du standup, cette spécificité du one-man-show américain où l’humoriste affronte le public. Il a réalisé un documentaire sur Lenny Bruce (Lenny Bruce: Swear to Tell the Truth) et Curb your Enthusiasm, le show télévisé de Larry David, fameux comique juif new-yorkais jouant par ailleurs l’alter ego de Woody Allen dans Whatever Works.

Robert Weide était tout désigné pour raconter Woody Allen. Il a d’abord dû convaincre son idole, sceptique à l’idée que sa vie et son œuvre puissent intéresser qui que ce soit. Le biographe a choisi une structure chronologique qui mène de l’enfance d’Allan Stewart Konigsberg (cf. Radio Days) à Minuit à Paris, emblématique de la dernière mue d’un artiste ayant délaissé Manhattan, son biotope, sa source d’inspiration, pour devenir cinéaste itinérant – Londres, Paris, Barcelone, Rome.

Tout le monde dit: I love Woody Allen – sauf Mia Farrow qui n’apparaît pas, ne décolérant pas contre son ex-compagnon. A travers des témoignages prestigieux, Diane Keaton, Penelope Cruz, Martin Scorsese, Sean Penn, à travers des archives et surtout le discours de Woody Allen, cette «lettre d’amour», retrace une fabuleuse trajectoire. En guise de cadeau à son biographe, Woody Allen l’emmène à Brooklyn faire un tour sur les traces de son enfance, se maison, sa rue, son école.

A 16 ans, le jeune Woody gagne plus que ses parents en vendant ses punchlines. Ses débuts dans les cabarets sont affreusement douloureux: il a la tchatche, le génie, mais la timidité le paralyse. Parmi les archives les plus intéressantes que montre Woody Allen: a documentary, il y a celles de ses interventions à la télévision dans les années 60. Son improvisation burlesque sur le «poona», un soi-disant jeu dans lequel le pooneur monte sur le pooné, est hallucinante. Woody Allen a payé de sa personne pour devenir le penseur le plus cité du monde: on le voit s’exhiber avec un caniche chantant et même mettre les gants pour boxer avec un kangourou… Petits métiers du spectacle auquel il rend hommage dans Danny Broadway Rose.

Woody Allen assure qu’il est incapable de diriger un comédien. Les comédiens affirment le contraire et donneraient n’importe quoi pour tourner avec lui. Dianne Wiest rappelle qu’elle se sentait incapable d’interpréter le personnage de diva foldingue de Coups de feu sur Broadway, que tout le monde dissuadait le cinéaste de la prendre, et qu’elle a fini avec un oscar pour ce rôle.

Woody Allen a conservé son énergie créatrice. Donnant à ses éternelles interrogations existentielles des formes nouvelles, il produit son film annuel. From Rome With Love est sorti en Italie, annoncé en Suisse pour début juillet. Il travaille déjà sur le suivant. Lui, à qui la découverte de la mort, vers 6 ans, a gâché l’enfance et pourri la vie, porte toujours un regard lucide et attristé sur la vanité du monde. Par exemple sur le Festival de Cannes, «surréaliste et cauchemardesque: dans la vraie vie personne ne se promène en smoking sur un tapis rouge».

Woody Allen fête cette année ses 77 ans. Ses parents ont vécu centenaires, il garde bon pied bon œil. Il raccrochera le jour où il n’arrivera plus qu’à dire «What? What?» Il rigole. Au début d’Annie Hall, il raconte en off son histoire préférée: deux dames mangent dans une cafétéria. La première dit «C’est vraiment pas bon.» Et la deuxième: «Oui. En plus les portions sont minuscules.» Et l’auteur d’extrapoler qu’il en va de la vie comme du plat du jour. A la fin de A documentary, regardant tout ce qu’il a accompli, Woody Allen, mi-figue mi-raisin, laisse tomber: «J’ai eu beaucoup de chances. Mais pourquoi ai-je toujours l’impression d’avoir manqué quelque chose?» Une belle épitaphe. Pour dans très longtemps.

Woody Allen: a documentary (Etats-Unis, 2012), de Robert Weide, avec Woody Allen, Diane Keaton, Penelope Cruz, Martin Scorsese, 1h53.

La découverte de la mort, vers 6 ans, lui a gâché l’enfance et pourri la vie

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