exposition

La comédie du travail, des loisirs et de l’industrie

La rétrospective Edward Hopper au Grand Palais, à Paris, révèle un peintre puissant et pessimiste, au regard distant, très éloigné des clichés et des images de salles d’attente qui ont fait sa célébrité

Le peintre américain Edward Hopper (1882-1967) fait partie des quelques artistes dont les images ont illustré tant de couvertures de livres, décoré tant d’appartements et de salles d’attente, inspiré tant d’autres artistes, les cinéastes en particulier, que leur œuvre tout entière est confondue avec deux ou trois de leurs tableaux les plus célèbres. Il en est ainsi de Noctambules (1942) avec ses trois personnages, deux clients et un barman installés autour d’un grand comptoir en bois dans un bistrot sombre et désert; de ses personnages isolés dans des salles de spectacle ou dans des cinémas vides; de ses stations-service dans des rues désertes; ou de ses femmes immobiles tournées vers une fenêtre et éclairées par une lumière blafarde.

Edward Hopper est un peintre rare. Peu exposé parce que son œuvre est peu abondante – rien à voir avec Picasso ou Matisse – et parce que certains de ses tableaux sont si fragiles qu’ils ne sont déplacés qu’avec prudence et parcimonie. Il atteint la notoriété à plus de 40 ans, à la fin des années 1920, grâce à des vues de paysages et d’architectures à l’aquarelle. Son style, sa manière et ses thèmes se fixent peu après et restent stables pendant encore une quarantaine d’années, jusqu’à sa disparition en 1967 à l’âge de 84 ans. Il est plutôt lent, exigeant avec chacune de ses toiles qu’il ne lâche pas facilement. Il a une vision précise de ce qu’il veut obtenir et revient patiemment sur son ouvrage avant d’en être satisfait, bien que sa technique soit simple puisqu’il travaille en pleine pâte, avec de la couleur sortie du tube diluée à la térébenthine et qu’il ne multiplie pas les glacis comme beaucoup de peintres figuratifs.

S’il est souvent identifié à ses peintures les plus reproduites et à des tableaux isolés dans les collections des musées, c’est que les occasions de visiter une rétrospective permettant d’en avoir une vision plus complète ne se produisent que de loin en loin. Or celle qui est proposée maintenant par la Réunion des musées nationaux au Grand Palais à Paris, après avoir été présentée à la Fondation Thyssen-Bornemisza de Madrid cet été, suit de peu une autre exposition Hopper itinérante, passée par Rome et Milan, qui a terminé son parcours en juin 2010 à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne (lire LT du 26.06.2010). A Paris, comme c’était déjà le cas à Lausanne dans une moindre mesure, il est possible de découvrir un ­Edward Hopper inattendu, différent de celui qui provient des attentes liées à sa célébrité et à sa réputation, grâce à la richesse des informations sur la première partie de son œuvre, celle qui précède sa maturité.

Le parcours du Grand Palais insiste avec bonheur sur ces longues années de formation et sur les tableaux des artistes qui l’ont influencé. Avec une halte importante sur sa participation à l’atelier de Robert Henri à la New York School of Art au début du XXe siècle. Robert Henri (1865-1929) fonde en 1908 la Ashcan School («Ecole de la poubelle») qui oppose l’observation de la part désagréable et cruellement banale du monde réel au réalisme d’apologie ou d’évasion qui était à la mode à cette époque aux Etats-Unis. Hopper gardera de ce contact avec un réalisme sombre et amer la vision distante et anti-sentimentale qui sera la sienne à partir des années 1930.

En 1906, puis en 1909 et en 1910, Hopper fait plusieurs voyages en Europe et un long séjour à Paris. Il découvre deux peintres qui auront une influence considérable sur son évolution. D’abord, Edgar Degas, dont il admire en particulier un tableau méconnu, Un Bureau de coton à La Nouvelle-Orléans (1873), exécuté par Degas lors d’un voyage aux Etats-Unis dans les entreprises qu’y possède sa famille, une œuvre singulière puisqu’elle fait entrer le monde du travail et du commerce dans un univers plus occupé par les loisirs, la danse, les courses et les portraits de femmes. Il partage en outre avec Degas une passion pour la photographie, pour les cadrages et pour les points de vue nouveaux qu’elle apporte à la peinture. Il découvre aussi un peintre sous-estimé aujourd’hui, Albert Marquet (1875-1947), dont il reprend les compositions plongeantes dans plusieurs de ses vues parisiennes.

Le jeune Hopper ne parvient pas à vivre de son art. Il devient illustrateur, pour la publicité, les catalogues et les revues, où il excelle dans un style qui obéit aux canons de l’esthétique commerciale du premier quart du XXe siècle. Il acquiert ainsi une formidable science de la mise en place et de l’efficacité. Mais c’est avec la gravure qu’il devient enfin lui-même. Entre 1915 et la fin des années 1920, il grave 26 plaques seulement. C’est son laboratoire. Il y précise sa manière de simplifier et d’organiser l’espace. Il y expérimente des angles de vue. Il teste des sujets et des thèmes, ses vues d’architectures et de rues quasi désertes, qui sont des compositions blocs presque dépourvues de contenu narratif.

Parallèlement, Edward Hopper pratique l’aquarelle, à la fois sur le motif et en atelier. Il peint quelques paysages, mais surtout des maisons, dont il saisit l’architecture et la structure grâce à l’opposition des parties colorées et des parties laissées en réserve, non peintes donc blanches (de la couleur du papier). Grâce à cette technique classique qu’il applique à la représentation des choses, Hopper achève de construire les instruments qui lui serviront jusqu’à la fin de sa vie: des thèmes (la ville, le commerce, l’industrie, le travail, les loisirs, l’ennui...), des points de vue (grand angle, plongée...), des principes de composition comme ses espaces clos avec une ouverture le plus souvent à droite qui ne permet pas de voir ce qui se passe à l’extérieur.

Après la Première Guerre mondiale et de nouveau après la ­Seconde, certains peintres des Etats-Unis ont voulu développer un art indépendant des centres artistiques européens. Il fallait à tout prix trouver une esthétique et une thématique spécifiques, d’abord à une grande puissance émergente, puis à la première puissance politique et économique du monde. La CIA s’en est même mêlée puisqu’elle a exporté des expositions d’artistes américains au cours des années 1950 et contribué directement au triomphe de l’art américain sur le marché mondial au début des années 1960. Edward Hopper a été enrôlé, sans doute involontairement, dans ces mouvements culturels identitaires (il était d’ailleurs mal placé pour se revendiquer purement Américain vu ses séjours fructueux en Europe). Il est même souvent considéré comme le portraitiste du mode de vie américain au XXe siècle autant par ceux qui l’admirent que par ceux qui le détestent.

La visite de l’exposition du Grand Palais révèle pourtant un Hopper bien plus universel et bien moins anecdotique que ces clichés, un peintre qui réussit à saisir, à résumer et à rendre visible la puissance d’une organisation sociale fondée sur l’industrie, le travail et le loisir conventionnel que chacun pratique en croyant qu’il le choisit librement mais que tous vivent de la même manière; une organisation qui intègre désormais les femmes à la production et à la distribution dans des rôles et dans des vêtements eux aussi conventionnels; qui encadre, répartit, sépare les êtres humains, de l’usine au bureau où à la nuit tombante les personnages, soigneusement hiérarchisés selon leur tenue et leur gestuelle, règlent une dernière affaire avant d’aller boire, épuisés, un dernier verre dans un bar sinistre.

Au soir de son existence, ­Edward Hopper peint une de ses fameuses chambres où il mettait ses personnages, parfois isolés, parfois à deux ou à trois, mais toujours solitaires, pris dans leur espace comme dans une prison invisible. Cette fois, la chambre est vide. Il ne reste plus que l’espace, la machine qui a fait tout ça, la matrice de ce qu’il faut bien appeler l’aliénation sociale et la perte de soi. Et en 1966, une dernière toile, Two Comedians, qui est un autoportrait avec son épouse, un salut. La comédie est finie, car cette vie en était une. Il n’en reste que les silhouettes et les ombres, et le décor.

Edward Hopper. Grand Palais, 75001 Paris. Rens. et réservations sur www.rmngp.fr. Du mercredi au samedi de 10h à 22h, dimanche de 10h à 20h, lundi de 10h à 20h, (samedi et dimanche de 9h à 22h à partir du 1er décembre. Vacances de Noël: tlj de 9h à 23h). Jusqu’au28 janvier.

Ses vues d’architectures et de rues quasi désertes sont dépourvues

de contenu narratif

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