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Comment commander une bière quand on n’a pas les codes?

Eric Chauvier se met en scène en passant désorienté dans les rues piétonnes d’une ville dont il habite la banlieue

Eric Chauvier pratique une forme d’ethnologie participante originale et très littéraire, qui s’exprime par des récits dont il est souvent le héros (en situation précaire). Parmi ces textes, citons le superbe «Anthropologie» (Allia, 2006) et «Que du bonheur» (id. 2008). Dans «Les Nouvelles Métropoles du désir», il se met en scène en passant désorienté dans les rues piétonnes d’une ville dont il habite la banlieue. Alors qu’il tente de résister aux sollicitations sonores et visuelles de la société de consommation, il est le témoin d’un incident significatif: trois gamines issues de ce qu’on appelle «les quartiers» attaquent un quidam qui ne leur a rien fait. Un lynchage de quelques secondes, des lunettes (fausses) piétinées: l’homme, en larmes, humilié, refuse tout secours, honteux.

Le Dark Rihanna

Un peu plus tard, on le retrouve dans un bar du centre, le Dark Rihanna, où l’auteur l’a suivi. Dans ce «bar-club très tendance», le regard de l’ethnologue débusque toutes sortes d’ersatz: une Patti Smith pas très réussie, qu’il nomme Patti Schmidt; trois jeunes gens postbergmaniens, années cinquante; de jeunes queers; une Lana del Rey, etc. Lui-même, qui préfère les bars «à la Simenon», fait tache dans ce parterre de sosies, avec ses vêtements de grande surface. Ou plutôt, il est invisible et ne réussit pas à se faire servir une bière.

Filtre de l’ironie

Ce qui lui laisse tout le loisir d’observer les psychodrames qui se déroulent aux tables, les inscriptions sur les T-shirts, les deux écrans de télévision – Gladiator et un match de tennis – et la bande-son, composée de chansons connues mais remixées, comme si tout – images, sons et gens – devait être perçu à travers le filtre de l’ironie, et partant, d’un certain mépris. Ce que les filles de banlieue ont bien perçu dans le jeune homme à la barbe sage qu’elles ont «explosé». Et que lui, le savant de banlieue, analyse.

«Sale bougnoule»

Rihanna et les autres, il les écoute au premier degré avec sa fille de douze ans, quand il l’emmène en voiture à ses cours. La violence potentielle qui émane des zones périphériques, il l’a croisée en faisant son footing: de tout jeunes gens en train de s’exercer à tirer dans les bois, qu’il appelle «Colombines», en référence aux massacres dans les écoles américaines. Il a vu un ancien ami devenir capable de parler, à l’apéritif, d’un «sale bougnoule». Le décalage entre l’entre-nous élégant, décalé, codé, inaccessible du Dark Rihanna et l’hypermarché de son quartier, la misère du monde du travail et des zones pavillonnaires, engendre «le sentiment de disqualification» qui suscite des conduites explosives comme celle des trois filles, ou d’autres plus destructrices. Le développement que fait Eric Chauvier à partir d’une bière niée est intéressant, même s’il exagère à dessein sa position d’exclu, ce qui est un peu agaçant mais assez drôle.


Eric Chauvier, «Les Nouvelles Métropoles du désir», Allia, 80 p. ***

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