Le commandeur Muti a dompté «La Mer»

Le chef italien et son Orchestre symphonique de Chicago ont donné à Genève un concert exemplaire, mais glacé

«Ce sera un concert aquatique.» En annonçant sa venue à Genève par des ouvrages faisant référence à l’eau ( La Tempête de Tchaïkov­ski, La Mer de Debussy et la symphonie Rhénane de Schumann), Riccardo Muti démontrait son souci de thématiser ses programmes. Non sans un certain humour, concernant la ville lacustre et fluviale dans laquelle il passait en tournée. En concert, la légèreté n’est plus de mise. Le chef s’impose en détenteur de la grandeur classique. Droit comme une statue du commandeur, la tête haute, la battue ininterrompue, les bras évoluant dans la symétrie et le geste fier: Riccardo Muti est royal. Et sévère.

Avec une formation de la qualité et de la tradition du Chicago Symphony Orchestra, nul besoin d’en imposer. La discipline des musiciens, leur sens aiguisé de la responsabilité communautaire et musicale, ainsi que leur haute technique, le placent dans le top des orchestres internationaux.

Dans le dernier mouvement de la Rhénane, alors que le chef les laisse enfin filer, leur jeu impeccable le dit mieux que tout. Au point qu’on en vient parfois à se demander, devant l’exemplarité du concert, si Riccardo Muti peut sortir du contrôle et de la plastique qu’il porte en étendard depuis si longtemps, pour remettre en jeu des interprétations par trop rodées.

Le frissonnement, la grâce, la fantaisie, l’inspiration, les débordements, la folie; tout ce qui fait qu’une interprétation, à ce niveau-là, pourrait (et devrait) toucher à l’unique, apparaît hors de propos. L’exceptionnel, qui n’est déjà pas rien, suffit.

Bien sûr, il y a ces basses grondantes, qui soulèvent de menaçantes ondes noires du fond de l’océan, dès les premières notes de la Tempête . Il y a cette netteté tranchante qui en attise les lumières. Et ces lignes si soignées à chaque pupitre, qui mettent en valeur tous les détails des partitions. Mais Riccardo Muti traverse La Mer en conquérant, sans plonger véritablement dans ses remous irisés et inquiétants. Il dompte cette partition étincelante et grandiose, plutôt qu’il ne la révèle.

La Rhénane , attaquée dans le vif, aurait pu ouvrir sur d’autres mondes. Après un début martial et plutôt épais, l’œuvre se déploie dans une majesté souvent glacée. La dynamique verticale des nuances, la palette de couleurs restreinte et les élans très canalisés figent les tensions. Ainsi maîtrisé, l’ouvrage finit alors par se minéraliser, dans tant de superbe.

Ces basses grondantes soulèvent de menaçantes ondes noires du fond de l’océan