Aussi vrai que la Lune a sa face cachée, Clint Eastwood n'est pas fait d'un bloc. Pourquoi faut-il le répéter, le marteler, depuis cinquante ans alors qu'il est si facile de l'observer? Le cinéaste en a semé toutes les preuves. Au moins depuis 1982 et Honky Tonk Man, cette tragédie de la Grande Dépression, époque de sa naissance, où il incarnait un chanteur de country tuberculeux. Plus tard, avec des chefs-d'œuvre comme Impitoyable, Sur la Route de Madison, Un Monde parfait ou Mystic River, sa complexité, sa densité et ses contradictions auraient dû convaincre.

Mais non. Eastwood gagne l'Oscar et la même simplification resurgit de-ci de-là, marquée au fer rouge par l'iconique inspecteur Harry. Clint Eastwood n'a pourtant jamais réalisé de film «réac», «facho» ou «macho». Mais il est vrai que, comme Stanley Kubrick avec Orange Mécanique, il a souvent cherché à s'en approcher pour décrire nos dérives. Nuance.

Million Dollar Baby ne réconciliera pas les pro et les anti: faux film de boxe machiste, vraie réflexion sur ce qui mérite d'être vécu, ce nouveau chef-d'œuvre est actuellement conspué par divers mouvements chrétiens, en particulier ceux qui soutiennent George Bush et les Républicains. Or il n'a pas échappé à ses détracteurs qu'Eastwood vote républicain depuis toujours et qu'il a contribué à la réélection de Bush. Comment est-ce possible? Il suffira de découvrir ce nouveau film. Le soufflé du débat «culture de gauche vs culture de droite» se dégonflera brusquement: quand un artiste pose simplement la question de notre condition ici bas, les dogmatismes politique, économique ou religieux s'agitent en vain. Il vaut mieux être prévenu avant l'arrivée de Million Dollar Baby le 23 mars.