Dix ans après l'avènement de la house music, les nouvelles musiques électroniques demeurent cantonnées dans un dédain culturel et intellectuel préoccupant. On accuse ainsi cette techno, vraiment mal nommée, d'être artificielle en raison de son support électronique. Argument douteux, qui revient à enserrer la musique dans sa seule technologie de production, alors que les machines à musiques ne sont pas une invention du XXe siècle. Par l'absurde: si Mahler avait pu user du sampler, s'en serait-il privé?

On qualifie aussi cette techno de sous-musique populaire, strictement rythmique, une sorte de poujadisme musical. Curieusement, les tenants de cette vision sont souvent les mêmes qui déplorent la perte du sentiment collectif dans l'écoute de la musique. En blasé, on attaque donc les tendances actuelles parce qu'elles se révèlent capables de ranimer cet élan. Michel Chion (lire ci-contre) insiste d'ailleurs sur ces trois caractéristiques que possédait la musique bien avant l'avènement du sampler et de l'ordinateur, et qu'on leur attribue pourtant: répétition, régularité et automatisme.

Enfin, on ricane de la techno parce qu'elle n'est pas une «musique d'artistes», donc de compositeurs clairement identifiables. Ce qui renvoie, effectivement, à l'opacité de l'auteur dans cette culture musicale. Mais, là encore, on est à côté de la réalité. La techno ne fait jamais que radicaliser, de manière populaire, une distorsion de la notion d'artiste amorcée à la fin de la Première Guerre mondiale, avec l'émergence des groupes Dada et surréalistes. On peut très bien imaginer que le projet dance Clubbed to death prolonge en musique ce qu'un collage de Max Ernst opère en peinture ou un poème de Tristan Tzara en littérature: une mise en scène de la matière et de la perception qui débouche sur une nouvelle signification. Les musiques électroniques parachèvent ainsi une évolution entamée à la traîne de l'écrit et de l'image. Le sampling ne constitue pas seulement une technique de production de sons: il forme la métaphore d'un autre rapport au monde, saturé de sons et donc matière à montage.

Ce qui a changé avec la house n'est pas la technologie, car on avait recours à l'électronique depuis plus de dix ans, mais l'attitude du concepteur. Celui-ci ne cherche plus à créer ex nihilo, il veut pétrir les sons de son environnement au service de son projet sonore. On ne comprendra rien à cette musique si l'on n'accepte pas de troquer le prestige de l'artiste avec la méticulosité butée de l'artisan et la collectivité de «l'écurie musicale», dans cette culture: le label.