Exposition

Le commerce mondial et les avant-gardes

Au Havre, des négociants en import-export créent un Cercle de l’art moderne au début du XXe siècle. Leurs collections, qui fêtent leurs succès et leurs espérances, sont présentées à Paris

A la fin du mois de janvier 1906, au Havre, des artistes et des collectionneurs fondent le Cercle de l’art moderne. Des peintres, Georges Braque, Raoul Dufy ou Othon Friesz. Et de riches amateurs, Olivier Senn, Charles-Auguste Marande, Pieter van der Velde, Georges Dussueil, Oscar Schmitz ou Edouard Lüthy. Certains sont d’origine suisse, par leur famille comme Olivier Senn dont les parents, protestants, se sont installés au Havre en 1860, ou par un seul d’entre eux comme Oscar Schmitz dont le père, Praguois, s’est fait naturaliser. Mais ce n’est pas l’intérêt essentiel d’une des plus jolies expositions parisiennes de l’hiver.

Le Cercle de l’art moderne, au Musée du Luxembourg, rassemble environ 90 toiles acquises par les collectionneurs du Havre à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La plus grande partie vient du Musée d’art moderne André Malraux où se trouvent désormais les collections d’Olivier Senn et Charles-Auguste Marande: Delacroix, Courbet, Corot, Monet, Boudin, Bonnard, Dufy, Manguin, Renoir, Pissarro, Modigliani, Vallotton, Vuillard, Van Dongen et d’autres.

Les collectionneurs havrais commencent avec quelques peintres audacieux du XIXe, ils se passionnent très vite pour la révolution artistique des années 1890-1900 et emboîtent le pas des Fauves qui feront scandale au Salon d’automne de 1905, puisqu’ils créent leur Cercle peu après. Ils achètent des Matisse au même moment que les Stein, avant les Russes Chtchoukine ou Morozov.

Le Cercle se réunit régulièrement jusqu’en 1910. Il accueille des conférences mais aussi des lectures ou des concerts (Debussy par exemple). Il soutient des peintres dont la carrière démarre à peine. Des amitiés se nouent. C’est un esprit, la rencontre d’un art qui commence à faire sa place contre les académismes et d’un climat économique, celui que font régner les négociants, les financiers ou les avocats dont la fortune est liée à la position du Havre, un port où transitent les matières premières, le coton, le bois, le café et les produits exotiques.

Dans les années 1900, le port du Havre est puissant. L’activité d’import-export crée des richesses qui irriguent la cité et sa population. Paris n’est pas loin. Une ligne ferroviaire relie Le Havre à la gare Saint-Lazare depuis 1847. A la même époque et depuis le troisième tiers du XIXe siècle, l’art vit une révolution qui s’accorde au développement de l’économie et des moyens de transport. Les peintres vont travailler dans les paysages, dans les caboulots et les villégiatures. Ils vont au bord de la mer chercher la lumière, au Havre ou pas loin, à Honfleur et à Trouville, de l’autre côté de l’estuaire de la Seine. Par leurs tableaux, ils donnent du sens et de l’éclat au nouveau mode de vie qui est en train de triompher, celui d’une classe aisée, récemment enrichie, qui peut pratiquer les loisirs, s’occuper de son corps et cultiver son esprit.

L’exposition du Musée du Luxembourg donne une image claire et joyeuse de ce changement social. De l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante engagée dans la vie politique et économique de la cité, pleine d’espérance et de philanthropie, soucieuse d’avoir devant elle, dans ses belles demeures, le reflet de ses valeurs, de ses croyances, mais aussi le portrait flatteur de ses succès. De l’alliance entre ces hommes de l’économie ou de la finance et des artistes dont beaucoup sont eux-mêmes des enfants de cette classe sociale. Et de tout ce qui fait la modernité au début du XXe siècle: le commerce mondial, les transports (trains et navires à vapeur), les bains de mer et le développement du sport.

Ces changements se produisent partout dans les pays industriels. Et presque partout, notamment dans les villes suisses, ils modifient le cours de l’histoire de l’art grâce à la rencontre des nouvelles fortunes avec les avant-gardes artistiques. Le cas du Havre est pourtant exemplaire. Ses négociants collectionneurs viennent la plupart de l’extérieur; ils se servent de l’art pour s’intégrer à une ville qui n’est pas la leur, au point qu’ils sont les principaux donateurs du musée local. Et l’essor de la modernité artistique en France suit les principales lignes de chemin de fer, vers le sud par le PLM (Paris-Lyon-Méditerranée), et vers le nord, Le Havre ou Trouville. Pour les artistes, l’estuaire et le port ne sont pas seulement des lieux où résident leurs commanditaires (qu’ils peuvent rencontrer à Paris), ils y posent leur chevalet et saisissent leurs pinceaux pour capturer ces modes de vie dont l’exposition du Musée du Luxembourg fait un portrait saisissant.

Le Cercle de l’art moderne, collectionneurs d’avant-gardeau Havre. Musée du Luxembourg,19, rue de Vaugirard, Paris.Rens. et réservations: www.museeduluxembourg.fr.Tlj 10-19h30 (lu et ve 10-22h). Jusqu’au 6 janvier.

Par leurs tableaux,ils donnent du sens et de l’éclat au nouveau mode de vie qui esten train de triompher

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