«C'est la fin du monde, tel que nous le connaissons/et je me sens bien.» Le 4 novembre, au lendemain de la réélection de George Bush, Michael Stipe n'en démord pas. En caleçon rose sur la scène du Madison Square Garden de New York, le chanteur de R.E.M. sait des refrains à remonter le plus abyssal des moral. Sans doute parce que son rêve américain, malmené par deux générations de bushisme, ne se laisse pas si facilement démonter. «It's The End of The World As We Know It», titre par lequel le trio américain ouvrait alors son concert post-élection, date de 1987 et de l'album Document, premier coup de foudre d'un grand public consumé par le rock ardent de R.E.M.

Dix-huit ans plus tard, rien ne laisse envisager la fin d'une aussi belle idylle. De retour en Suisse pour deux concerts à guichets fermés, à Genève et Bâle, Michael Stipe et ses frères en monosyllabes Buck (guitare) et Mills (basse) abordent la quarantaine avec la certitude d'avoir triomphé des affres de la midlife crisis. Avec Around The Sun, treizième album publié à l'automne dernier, R.E.M. reconquiert la mélancolie fiévreuse de ses plus grands disques (Automatic For The People de 1991 en tête), consolidant au passage l'engagement politique de son leader au timbre tanné.

Forme d'anti-star doté d'un charme trouble et blessé, le charismatique Michael Stipe demeure, avec Bono de U2 ou Thom Yorke de Radiohead, l'une des personnalités les plus universellement respectées du microcosme pop. Sans doute parce que sa poésie, érudite et cryptée, ne se départit jamais d'un humanisme rêveur. Et que son lyrisme sensible et habité s'est fait, dès les débuts du groupe en 1980, le porte-voix d'une génération hantée par la difficulté d'imaginer une troisième voie hors des clivages idéologiques caducs.

«L'idéalisme, confirme-t-il en 2003, a toujours été à la base de mes différentes actions.» Engagement humanitaire, militantisme écologique, défense de l'art indépendant, les combats que mène Michael Stipe ne lui ont pas attiré le ridicule que d'autres, plus inconséquents, contractent à ce jeu difficile. Réservant à la scène ses manières les plus exubérantes, l'homme affiche à la ville l'élégance modeste d'une icône à hauteur d'homme. Lorsqu'Andy Warhol, rencontré à New York au début des années 80 lui souffle, amoureusement: «Tu es une pop star», lui réplique: «Non, je ne suis que le chanteur d'un groupe.»

Et, tandis qu'il s'expose la calvitie trempée de lait pour les besoins d'une campagne en faveur du commerce équitable (http://www.maketradefair.com), Michael Stipe s'est fait pendant près d'un an l'un des porte-parole les plus éloquents de la tournée «Vote for Change», aréopage de vedettes (Bruce Springsteen, Tracy Chapman, Pearl Jam, etc.) affichant en chanson leur soutien au candidat John Kerry. Le miracle espéré ne s'est pas produit, mais Stipe l'avait sans doute anticipé.

Sur Around The Sun, paru quelques semaines avant l'élection américaine, pas une chanson qui n'évoque, de près ou de loin, la possibilité d'un changement, sans que celui-ci tienne encore de l'évidence. Fils d'un militaire de carrière, le leader de R.E.M. sait mieux que beaucoup combien il est ardu de tuer un tel père.

Alors, au fil des ans, cet ancien étudiant en arts plastiques ajoute d'autres cordes à son arc électrique. Outre un livre de photographies consacré à son idole Patti Smith, Stipe a mis sur pied deux sociétés de production à petits budgets (l'une à New York, l'autre à Los Angeles), qu'il pilote depuis sa structure Self Timer, soutenue par United Artists. Et les films qu'il coproduit trouvent régulièrement la voie d'une distribution mondiale, récoltant au passage vivats et distinctions (Velvet Goldmine (1998), Dans la Peau de John Malkovich (1999), American Movie (1999), etc.).

Sa consécration de celluloïd, Michael Stipe la doit cependant encore à l'une de ses chansons. Dialogue imaginaire avec le célèbre stand-up comedian Andy Kaufman, disparu en 1984, le tube «Man On The Moon» inspire en 1999 à Milos Forman un bio-pic poignant, greffant l'interprétation décapante de Jim Carrey sur la mélancolie des mélodies de R.E.M.

Pas de hasard là-dedans. Si Michael Stipe s'attache au destin hors norme du comédien américain, c'est qu'il se sent, dans son rôle d'amuseur adulé, dans la situation tragi-comique de cet «homme sur la lune». Toujours en équilibre entre la frivolité pailletée de l'entertainer et l'utopie sublime d'un monde transfiguré par la magie d'un art aimé de tous.

En Cyrano lunaire de la pop mondialisée, Michael Stipe croit encore au pouvoir du verbe, plus fort que le fer. Et à la fin du monde, il touche.

R.E.M. à l'Arena de Genève. Me 12 janvier à 20 h 30 (portes 19 h) et au Stade Saint-Jacques de Bâle je 13 à 20 h. Première partie: Joseph Arthur. Complet. Rens: http://www.ticketcorner.ch ou sur http://www.remhq.com