Il aura suffi de quelques secondes pour que la radio nationale transmette la nouvelle, pour que les lignes téléphoniques soient saturées sur tout le territoire insulaire, pour que les rues de la capitale se noircissent de ces enfants promeneurs qui le poursuivaient pour lui effleurer la main. Depuis que son entourage avait annoncé l'annulation d'une tournée européenne, suite à de graves problèmes rénaux, la rumeur enflait. Il est des morts que l'on sait annoncées et qui frappent comme si elles ne pouvaient s'envisager. Compay Segundo lui-même avait exigé une prolongation, il espérait vivre encore jusqu'à 115 ans. Comme cette grand-mère africaine, née esclave en 1798, qui lui chantait à l'oreille des histoires de dieux noirs et de sacrifices forestiers. Cela se passait au début du siècle, dans les champs de l'Orient cubain.

Son corps ne reposera d'ailleurs pas longtemps dans cette pompe funeste de La Havane. Juste le temps de recevoir les visites protocolaires et le cortège de curieux giflés par le deuil national. Il sera enterré à Santiago de Cuba, pas loin de Siboney, un village au nom indien qui n'est pas loin d'avoir vu la naissance des troubadours de l'Est, qui a abrité ensuite les complots révolutionnaires du Che et de Castro. Compay Segundo y a vu le jour en 1907, sous un toit de tôle, d'un père cheminot dont le train sillonnait jusqu'aux mines de manganèse. Hanté par les mélopées rituelles de son aïeule nègre, Compay passe son enfance à trafiquer des guitares, à se déhancher sur les poésies de Sindo Garay. A 7 ans, quand il rencontre ce fondateur de la trova, Segundo hésite, trépigne. Il se verrait bien grandir de dix ans d'un coup pour le suivre sur la route. A l'époque, les chanteurs gagnent leur vie de fêtes en sérénades, à animer les plantations de canne à sucre. Et l'enfant n'imagine pas de destin plus attrayant.

Même lorsque sa famille déménage à Santiago, Compay Segundo reste un homme de l'hors-ville, il n'arrête pas de mettre en musique les paysages fertiles de son enfance. Un chapeau, un cigare, il a gardé jusqu'à la fin les attributs traditionnels des montunos, les gens de la campagne. Sur les pavés serrés de Santiago, il fréquente les bars mélomanes comme ce restaurant français dont le nom – La Bonne Qualité – se justifie surtout par les musiciens qui ne se résignent pas à le quitter, plutôt que par sa cuisine faite de porc grillé et de haricots noirs. Il travaille à la distillerie de rhum de la famille Bacardi, dont le patron philanthrope bâtit des maisons pour ses pauvres. Et puis, il apprend à rouler les cigares, à découper les meubles et à coiffer les têtes. Beny Moré, empereur de la chanson havanaise, passe même entre ses ciseaux rapides, des années avant de l'inviter dans son groupe.

Compay Segundo n'est pas né avec le Buena Vista Social Club. Mais avec un duo dont le plus ignare des Cubains connaît au moins un refrain. En 1948, à La Havane, le guitariste Lorenzo Hierrezuelo ne voit pas très bien comment s'en sortir puisque la diva qu'il accompagne, Maria Teresa Vera, vient de renoncer à un spectacle qu'ils doivent donner le soir même. Muni de sa petite réputation de compositeur intermittent (il écrivait déjà en 1922 une rengaine intitulée «Yo Vengo A Qui» qui inaugure une série de standards nationaux), de sa culture de manufacteur de cigares auquel on lisait Balzac et Cervantes pendant les heures de roulage, Compay Segundo forme avec Hierrezuelo un groupe historique, Los Compadres. A partir de ce jour, Maximo Francisco Repilado Munoz prend le nom de Compay Segundo (le deuxième compère) parce qu'il a le don inné de saisir les secondes voix.

Souvent, Los Compadres pratiquent la poétique à double sens, les ambiguïtés sulfureuses comme dans «L'oiseau picore la papaye» ou «Laisse rentrer dans l'étable le cheval». Ils risquent même leur vie à brocarder leur entourage. Un soir, un homme se jette sur Compay dans le studio de radio où ils enregistrent parce qu'il se sent pris à partie par une chanson qui stigmatise les langues de vipère. En 1955, le duo se dissout suite à une querelle de droits d'auteur. Compay retourne partiellement à son usine et crée des formations (Compay y sus Muchachos, par exemple) qui font la légende des bars d'hôtel et des concerts miniatures. Il refait surface au mitan des années 90, à la faveur d'une anthologie qui en fait un ambassadeur du son antique à l'étranger.

Le sourire tranchant du séducteur invétéré, l'allure imparable d'un auteur médaillé sur le tard (il reçoit tous les prix d'Etat imaginables juste avant d'avoir célébré son nonantième anniversaire), Compay Segundo est arrivé un matin de 1996 au studio Egrem de La Havane sans rien attendre de particulier. Il y avait là Ry Cooder dont il ignorait jusqu'au moindre accord de guitare glissée et qui lui parlait d'une salle nommée Buena Vista Social Club embrumée dans un passé lointain. La gloire, Compay Segundo y avait déjà touché quand il avait inventé un instrument à sept cordes, l'harmonico. Et quand il avait écrit les deux refrains trois couplets de l'hymne «Chan Chan». Mais cela, peu le savaient encore, passé les rivages rocheux de l'île.