ROCK. Yann Tiersen & Shannon Wright. Yann Tiersen & Shannon Wright (Ici d'ailleurs ida030/RecRec)

Pendant que Jean-Pierre Jeunet fanfaronne au grand air, son musicien d'un jour pactise avec la nuit. Revenu des séductions lestes d'Amélie Poulain, tremplin de rengaines bretonnes adoptées par un public surnuméraire, Yann Tiersen opère un rééquilibrage osé. Démarche de résistance engagée l'an dernier sur un CD trois titres réalisé au profit de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH), qui voyait le musicien stylé découvrir les plaisirs de l'électricité trouble et du bruit blanc.

Deuxième étape en forme de nouveau suicide commercial, le duo qu'il fomente avec Shannon Wright travaille à l'annihilation de l'esprit d'Amélie, noyé sous

les sanglots lugubres d'une paire de corbeaux citadins. Apparition timide lors des récents concerts parisiens de l'Américaine, l'homme, son violon et son éternel pull marin tentaient alors d'attendrir la férocité douloureuse d'une chanteuse au seuil de l'abîme. Et leur association musicale, motivée par une admiration réciproque, fait le pari de prolonger sur l'étendue d'un album cet échange intermittent d'antidépresseurs auditifs.

Piano gourd, voix feutrée, violon plaintif et vibraphone circonspect, l'architecture sonore de ce Yann Tiersen & Shannon Wright entraîne dans l'aire acoustique du premier les complaintes viscérales de la seconde. A quelques exceptions près (un «While You Sleep» combinant la bile d'une PJ Harvey avec le violon frénétique de John Cale), la férocité rock des récents disques de l'Américaine se fait ici féline, préférant le murmure délicat aux éclats «brise-murs».

Une manière douce qui combine sans les dénaturer les esthétiques complémentaires de ces deux écorchés taiseux. Sur le mode répétitif et lancinant qui fonde l'essence de ses ritournelles instrumentales, Yann Tiersen déploie de singulières marches funèbres où l'accumulation des timbres accroît progressivement l'ampleur sonore amorcée dans la quiétude. Shannon Wright, quant à elle, imbrique ses mélodies douces-amères dans l'écheveau de cette chatoyante étoffe sonore qui invite à l'abandon de ses repères chantés.

Vraie rencontre, donc, que celle qui recompose, quelque part entre le déroulé lâche d'une musique de film et la ferveur ciselée d'un tour de chant rock un répertoire inédit et précieux. Au diapason des drames intimes de sa partenaire, Yann Tiersen y rappelle au passage combien l'écriture à quatre mains demeure l'un des canaux les plus régulièrement effervescents de sa discographie sinueuse.

L'on songe ici à ses duos magnifiques avec Dominique A ou Neil Hannon (de Divine Comedy), timbres émotifs conviés à personnifier les visions orageuses de ce grand météorologue des climats intérieurs. Ou encore à The Married Monk, quatuor élégant de Cherbourg qui sut électriser comme personne les miniatures mélancoliques qu'il leur transmit, le temps d'un mini-album partagé (Tout est calme, 1999). A chaque fois qu'il se frotte à autrui, le système Tiersen abandonne ce qu'il a de plus convenu pour inventer au grand air une musique affranchie de ses tics infamants.

Moins exposée médiatiquement, mais tout aussi sujette au risque de la redite, la carrière de Shannon Wright consacre le mal-être incisif de cette jeune femme douce élevée dans les marges indociles de la scène rock américaine. Membre du groupe Crowsdell au mitan des années 90, Shannon Wright envoie tout balader lorsque le label qui l'emploie exige d'elle une orientation plus commerciale. Dans sa retraite campagnarde de Caroline du Nord, la musique, impérieuse, refuse cependant de la lâcher. Alors la menue Shannon ravale une à une ses tentations de disparition pour remettre sur le métier folk-rock son art affligé. Quatre albums depuis 1999, et autant de cris sourds adressés à l'amour immense qui se dérobe, encore et toujours.

Rageur et cru, le récent Over the Sun (Vicious Cirle/RecRec), produit par l'austère Steve Albini, donnait à entendre le versant le plus explosif de cette âme endolorie, tout d'éruptions colériques et de condamnations cinglantes. Calme après la tempête, Yann Tiersen & Shannon Wright n'en est pas pour autant le pendant apaisé qu'elle promet de donner un jour. Portées de bout en bout par le pressentiment d'une tragédie différée, ces dix ballades maladives ne laissent entrevoir aucun salut à leur

neurasthénie congénitale. Et leur intolérable douceur n'en est que plus insidieusement dévastatrice.