Compositeur d’apesanteurs

Musique contemporaine L’OSR donne «Rare Gravity» du Japonais Dai Fujikura en première suisse cette semaine à Genève

Rencontre à Tokyo avec un artiste qui se joue des styles, des genres et des écoles

Le Suntory Hall de Tokyo, un jeune soir d’été. L’Orchestre de la Suisse romande, au meilleur de lui-même, s’éprouve au fil d’une tournée dans quelques prestigieux auditoriums asiatiques, sous la baguette de Kazuki Yamada. Le silence du public japonais plonge la salle dans sa pénombre habitée.

Emerge, d’abord, un petit corps trépidant de piccolos joué dans les graves, nimbé par les harmoniques des cordes, tandis que les résonances de vibraphone offrent à l’assemblage sonore sa part d’hypnose et de suspension. Ondes protectrices, luminescentes, dont le va-et-vient en rythmes irréguliers produit un climat d’apesanteur. Les pupitres flottent, et Rare Gravity vient au monde en racontant son histoire: celle du compositeur Dai Fujikura et de sa fille, œuvre-offrande donnée en création, conçue comme un miroir tendu à neuf mois de vie confinée, bercée par les flots maternels et les premières écumes de la conscience. Une envolée intérieure qui fait sensation.

Dai Fujikura, 37 ans, mène une belle ascension sur la scène contemporaine internationale: son premier opéra, Solaris, sur un livret adapté par Saburo Teshigawara, sera coproduit par le Théâtre des Champs-Elysées et l’Opéra de Lausanne et donné en avril 2015 dans la capitale vaudoise après sa première parisienne. Quant à Rare Gravity, l’œuvre renaîtra mercredi et vendredi au Victoria Hall de Genève avec l’OSR – en première suisse.

«Au fond, un orchestre, qu’est-ce que c’est?» Dai Fujikura a le parler vite, l’humeur franche et l’esprit alerte des cosmopolites ultra-connectés: il vit à Londres avec sa famille, tout en voyageant fréquemment là où les commandes l’appellent – Oslo, Caracas ou Schleswig-Holstein –, déplacements qu’il documente volontiers sur les réseaux sociaux. «Un orchestre, c’est 80 personnes entraînées à produire le son le plus riche, le plus plein possible. Alors comment fait-on pour faire léviter 80 personnes?»

Réminiscences de spectralisme, dont les chromes fluides, dénués de basse, irisent toute la première partie de Rare Gravity. Presque une dimension minimaliste dans la reptation des motifs rythmiques, qui pourtant s’organisent selon des cycles irréguliers. Respiration d’un océan secret et suspendu qui se joue de toute métrique et de toute pulsation, avant l’irruption d’une seconde partie plus martelée, qui rappelle les structures et la tradition de Boulez. «On évoque souvent la musique comme un voyage. Moi, je voulais un développement qui reste au même endroit, quelque chose de méditatif, mais avec une pulsation rapide, instable. Le tempo change à chaque mesure. Il y a plusieurs battues simultanément. Cela peut paraître difficile à mettre en place, mais en fait j’ai calculé l’ensemble pour que les bois conservent une pulsation stable.» En jeans et baskets dans la salle de conférence qui abrite la rencontre chez Kajimoto Music, l’agence qui le représente, Dai Fujikura esquisse un sourire malicieux et satisfait. «Je prends toujours en compte les conditions de jeu. Certains compositeurs écrivent comme si les orchestres avaient un nombre de répétitions illimité. Moi, je fais en sorte que la partition puisse être montée en une ou deux répétitions.»

Presque un souci d’ingénierie, d’ergonomie orchestrales. Certains confrères livrent leurs commandes à la dernière minute et développent une savante rhétorique autour de leur travail. Fujikura est d’une autre génération. «Je termine souvent avec plusieurs mois d’avance.» Il écrit chaque jour, à la manière d’un artisan pour qui le son est le matériau des cinq sens. «Le son peut tout évoquer. Parfois je me demande: quel goût aurait cet accord? Quelle serait sa consistance? Quelle lumière émet cette note? Est-ce qu’il y a un travelling ou un zoom dans ce passage? Quand j’écoute ­Brahms, je respire l’odeur d’une boutique de livres de seconde main, les couvertures brunies, les craquelures, le réconfort du papier…»

Enfant et adolescent, Dai Fujikura vit à Osaka, où il révèle un talent pour le piano tout en se passionnant pour les musiques de film. «J’adore les bandes originales d’Alien 3 et Entretien avec un vampire!» Propulsé par une bourse, il part pour Londres, où il se forme bientôt dans les meilleures institutions; il découvre Boulez, Stockhausen, Ligeti, Berio; Peter Eötvös et George Benjamin le prendront bientôt sous leur aile, et de grands chefs (Boulez, Nott, Dudamel) dirigent ses œuvres. «Les écoles et les genres? Ce n’est pas que je ne m’en soucie pas, c’est que je n’y pense pas. C’est vrai que par le passé, j’ai écrit dans un style assez agressif, un peu «pushy»; depuis que ma fille est née, je recherche quelque chose de différent.»

Pour Solaris, son premier opéra adapté de l’écrivain Stanislas Lem, dont le roman parle d’une lointaine planète où l’on perd contact avec la réalité, Dai Fujikura dit avoir travaillé sur la notion de rencontre avec l’étrange. «Le livre de Lem a quelque chose de très compact, volontairement sec, anti-romantique, mais il y a en dessous quelque chose de très mystérieux.» Et il apprécie, bien sûr, le film qu’en a tiré Andreï Tarkovski. «Tarkovski, Kurosawa et Miyazaki sont mes cinéastes préférés. Une chose m’interpelle: ils ont su produire des films dits commerciaux tout en satisfaisant leurs exigences d’artistes.»

L’OSR joue «Rare Gravity» de Dai Fujikura mercredi et vendredi à 20h au Victoria Hall de Genève.«Solaris», les 24 et 26 avril à l’Opéra de Lausanne.

«J’adore les bandes originales d’ «Alien 3» et «Entretien avec un vampire! »