Célèbre pour ses recherches sur l’holocauste, l’historien américain Timothy Snyder n’en finit pas de creuser dans les décombres de la catastrophe pour retrouver la boîte noire qui en expliquera peut-être les causes. Son dernier livre, Terre noire, L’holocauste et pourquoi il pourrait se répéter, ouvre de nouvelles pistes dont deux, au moins, retiennent l’attention.

L’auteur relit Mein Kampf sous un angle écologiste qui n’avait pas encore révélé toutes ses potentialités de violence. Hitler, montre-t-il, est animé par une vision du monde populaire à la fin du XIXe siècle, celle d’un espace limité et clos dans lequel les races luttent pour leur survie, les plus fortes dominant légitimement les plus faibles. Hommes et animaux sont à la même enseigne. «La nature ne connaît pas de frontière politique, écrit Hitler. Elle place les êtres vivants les uns à côté des autres sur le globe terrestre et contemple le libre jeu des forces.»

Or selon lui, les Juifs ont perturbé cet ordre de nature en lui opposant une spiritualité proprement humaine comme l’idée du bien et du mal ou la réciprocité politique par laquelle les êtres humains reconnaissent d’autres êtres humains en tant que tels, au-dessus des animaux. Ils ont inventé et diffusé une logique «contre-nature» qui empêche la poursuite du combat naturel entre les races pour la conquête de l’habitat (Lebensraum) nécessaire à leur survie, conquête à laquelle aucune science ne saurait suppléer. La destruction des Juifs s’impose donc comme un impératif de l’espèce.

Fondements du nazisme

Cette relecture radicale des fondements du nazisme a fonction de réveil: elle ramène le passé vers le présent en en exposant les braises non éteintes. D’autres holocaustes peuvent survenir si l’on n’y prend garde. Snyder donne l’exemple du génocide rwandais en 1994, qu’il attribue à un conflit sur le partage des terres. Il voit également dans certaines réactions au réchauffement climatique et à la raréfaction des terres cultivables des sources de souffrance exploitables par des entrepreneurs de la violence raciale prenant modèle sur les nazis.

«Etat» au sens large

Historiquement, ce qui protège contre les massacres raciaux de masse, c’est l’existence de l’Etat, affirme Snyder. L’«Etat» au sens large, c’est-à-dire non seulement les institutions mais les réseaux sociaux et culturels qui s’y réfèrent. L’historien avait déjà montré dans Terre de sang, son précédent livre, que les nazis avaient perpétré leurs crimes antisémites non pas en Allemagne ou en Autriche mais sur les espaces ukrainiens, biélorusses ou polonais ravagés par la guerre et les conflits de loyauté, où tout droit avait disparu. Il approfondit le sujet en montrant que dans ces espaces, le crime fut le résultat de la double occupation nazie et soviétique qui avait détruit tous les systèmes étatiques précédents.

Privés de la moindre protection

Les occupants successifs ont alors réussi à exciter les sentiments antisémites des populations locales pour les conduire à collaborer activement au massacre. Cette collaboration entretenait chez elles l’espoir que la fin des juifs entraînerait du même coup la fin de leurs tourments et leur libération. Boucs émissaires de la défaite et de l’occupation, les juifs ont en même temps servi de victimes expiatoires de l’indépendance future. En Pologne, dans les Pays baltes et en Ukraine, ils se sont trouvés privés de la moindre protection puisque aucune instance politique ou même sociale n’avait survécu pour la leur accorder.

Partout où les structures de l’Etat ont été détruites, les pertes ont été énormes, dit Snyder. Elles ont été moindres là où elles ont pu subsister. L’auteur compare le cas des Pays-Bas où un grand nombre de juifs ont été déportés, au cas du Danemark où presque tous ont été sauvés: en Hollande, les SS avaient pris le contrôle du ministère de l’Intérieur après le départ de la reine Wilhelmine pour Londres en 1940; au Danemark, le roi Christian X avait choisi de rester et de maintenir l’Etat et son gouvernement, au moins jusqu’en 1943. La quasi-disparition de l’Etat grec explique aussi la déportation massive des juifs de Salonique en 1943.

«Zones de ténèbres laissées à la panique»

«Si nous croyons que l’holocauste a été le résultat de caractéristiques inhérentes aux Juifs, aux Allemands, aux Polonais, aux Ukrainiens, aux Lituaniens ou à d’autres, nous évoluons dans le monde d’Hitler», dit Snyder. Si, l’imputant à l’Etat fort allemand, nous rêvons par réaction d’un Etat faible, nous affaiblissons du même coup la puissance protectrice de nos droits. Les massacres de masse ont lieu dans des zones de ténèbres laissées à la panique, où les droits n’ont plus court. C’est, selon Snyder, ce qu’il faut comprendre des mécanismes de l’holocauste pour en éviter d’autres.


Timothy Snyder, «Terre noire, L’Holocauste et pourquoi il peut se répéter», trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Gallimard, 590 p.