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Comprendre la Suisse, une histoire familiale

Les Editions LEP ont reçu lundi le premier Prix de la démocratie. Succès éditorial sur fond de fratrie d’élection

Nathalie Kucholl, graphiste, dirige les Editions LEP, au Mont-sur-Lausanne. LEP comme Loisirs et Pédagogie. Derrière ses petites lunettes une malice contenue. Parler, elle le laisse volontiers à d’autres. En l’occurrence à Vincent Kucholl, son frère, son bras droit. C’est lui qui a fait surgir dans les Editions LEP une collection Comprendre dès 2005, où sont parus Institutions politiques suisses, Economie suisse, Histoire suisse. Pour cette collection, LEP a reçu lundi le Prix de la démocratie, premier du nom (lire ci-contre).

Dans une autre vie, Vincent Kucholl est comédien. C’est lui qui s’affuble d’un accent barbare ou d’une perruque dans des chroniques filmées de deux minutes – 120 secondes précisément – qui ont fait de Couleur 3 une chaîne radio qu’on regarde sur l’écran de son téléphone. Souvent, c’est drôle. Mais revenons à LEP. Une équipe d’une demi-douzaine de personnes; le rôle de Cyril Jost, ancien journaliste qui forme un trio éditorial avec Nathalie et Vincent Kucholl. Les qualités de chacun, leur complémentarité, la franchise et la transparence d’une relation frère-sœur. S’il n’y a pas une vraie tendresse entre ces deux-là, c’est qu’on n’a rien compris.

Précisons: Nathalie est la demi-sœur de Vincent. A 7 ans, elle l’a vu faire ses premiers pas, ils ont passé une seule année sous le même toit. Ensuite, distension des liens, famille multirecomposée. Il y a des sœurs, des demi-sœurs, des demi-frères de l’une et pas de l’autre. «Famille bordélique», synthétise Vincent. Nathalie, adolescente, a pris ses distances. «Tu fumais, tu portais un Perfecto, tu dessinais très bien, tu es devenue graphiste», dit-il.

Un jour, le petit frère a déjà 25 ans. Ils se voient de temps en temps. Nathalie travaille pour un éditeur et elle aime avec lui les livres, les voyages, la montagne, la photographie. L’éditeur s’appelle Philippe Burdel, c’est le fondateur de LEP. Ancien enseignant, il a commencé par créer des «jeux de lecture», en 1979, puis des manuels de français, de maths, d’allemand, adaptés aux écoles romandes. En plus de trente ans, 1500 titres sont parus, 350 sont toujours «vivants». L e Cervin est-il africain?, c’est Burdel qui l’a édité. «9000 exemplaires, joli pour un livre sur la géologie!» se souvient Nathalie. La collection Sautecroche, des livres musicaux pour ­enfants, un grand succès LEP. Le catalogue est surprenant, protéiforme. Il correspond aux cursus scolaires et aux coups de cœur du fondateur.

En 2005, ce catalogue vit son moment de folie. Le magasinier de LEP suggère qu’on actualise enfin l’ouvrage d’instruction civique tristounet qu’il a honte de livrer. «Vas-y, fais-le», dit Philippe Burdel. Le magasinier refait tout: nouvelle maquette, textes simples, clairs. Sur chaque page, la patte de Mix et Remix, dessinateur aussi concis qu’intarissable, en qui la Suisse romande se reconnaît et s’aime. Institutions politiques suisses est tiré à 6000 exemplaires. Mais l’invraisemblable se produit. Carton éditorial. On en est aujourd’hui à 260 000 exemplaires pour un «ouvrage de vulgarisation politique, un aide-mémoire, un état des lieux», nous dit son auteur. Le magasinier de LEP? C’est un ancien assistant en sciences politiques à qui Philippe Burdel a proposé un job à la cave pour qu’il puisse enfin s’offrir son école de théâtre. La suggestion venait de Nathalie, son épouse. L’auteur en question signe Vincent Golay: c’est Vincent Kucholl, encore lui, tenaillé par un syndrome d’imposture, qui s’est caché sous le patronyme maternel.

Le succès d’Institutions politiques suisses doit beaucoup «aux écoles, aux communes qui le distribuent à leurs nouveaux citoyens, aux candidats à la naturalisation et aux bureaux de poste qui ont écoulé le livre par milliers. Il manquait des outils simples pour comprendre la Suisse. C’est à ce besoin qu’on a répondu visiblement.»

De ce premier succès est née la collection Comprendre. Le douzième titre, sorti la semaine dernière, présente les pratiques religieuses en Suisse. La collection roule, merci, cumulant 450 000 exemplaires vendus. Et un flop: lorsque Philippe Burdel, en 2006, a tenu à publier un livre sur le foot à l’heure de la Coupe du monde. «Il en a été tiré 15 000 exemplaires. On a dû en vendre quatre.» Vincent met en scène le récit, Nathalie se marre.

Un jour de 2011, Philippe Burdel apprend qu’il est condamné. La faute à la cigarette. C’est foudroyant. Il a un sursis de quelques semaines, durant lesquelles il transmet à sa femme tout un bagage de directeur de PME. Car elle va poursuivre, c’est évident. «J’aiderai Nathalie», a aussi promis le frère. C’était tragique, forcément. «C’est une belle et chouette histoire», disent-ils plutôt. Et cela raconte un état d’esprit.

Dans leur bureau du Mont-sur-Lausanne, Nathalie et Vincent Kucholl vapotent désormais. La collection Comprendre a aidé à la fabrication de 120 secondes présente la Suisse, spectacle de Vincent Kucholl et Vincent Veillon en tournée en ce moment. Comme il affiche complet, on réécoutera les chroniques radio. Les meilleures cumulent des qualités informatives et critiques, une exagération de réveille-matin, une connaissance burlesque des gens d’ici. Portrait de villes carnavalesques, initiative populaire commentée par la militante à tête penchée, ces petites échappées révèlent un vrai relief.

Le relief, c’est aussi le rôle et le talent de Mix et Remix, argument essentiel, massif, de la collection Comprendre. «Il est vraiment le coauteur de ces livres; il a fait plus de mille dessins», rappelle Nathalie. On feuillette un exemplaire, on sourit. «Il est con, hein?…» dit Vincent de Mix. C’est une vaudoiserie qui dit l’admiration et d’autres compliments qu’on renonce à formuler dans une autre langue.

Le douzième titre, sorti la semaine dernière, présente les pratiques religieuses en Suisse

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