DVD

Le comte de Monte-Cristo à l’épreuve de la qualité française

«Le Comte de Monte-Cristo», de Claude Autant-Lara, et «Le Masque de fer», d’Henri Decoin, fêtent leur demi-siècle

Genre: DVD
Qui ? Claude Autant-Lara (1961)
Titre: Le Comte de Monte-Cristo
Chez qui ? Gaumont

Alexandre Dumas père est un des auteurs les plus courtisés par le cinéma. Depuis 1898, on recense quelque 150 films tirés de son œuvre. Dans cette masse d’adaptations respectueuses, parodies ou élucubrations, Les Trois Mousquetaires se taille la part du lion avec une centaine de titres, suivi par Le Comte de Monte-Cristo (environ 50 titres). L’histoire d’Edmond Dantès, le marin loyal, innocent jeté aux oubliettes, qui s’évade et, vingt ans plus tard, sous les traits de l’énigmatique comte de Monte-Cristo, revient se venger implacablement de ceux qui l’ont trahi, marque un sommet de la littérature romantique.

A peine sorti du Rouge et le Noir , Claude Autant-Lara ( Le Diable au corps, Le Blé en herbe , La Traversée de Paris , En cas de malheur , La Jument verte …) s’attelle à une adaptation de Monte-Cristo .

Evidemment, avant d’accéder à l’écran, les 1500 pages foisonnantes du roman ont besoin d’être élaguées. Nombre de scripts suppriment le banquier Danglars de la liste des victimes du comte, pour se concentrer sur ce bon à rien de Caderousse, sur le comte de Morcerf, officier félon, et sur le procureur de Villefort, tour à tour acculés au déshonneur, à la folie, à la mort.

Mais le scénario de Jean Halain multiplie les coupes incohérentes et les affadissements. Benedetto, le fils illégitime de Villefort, est abandonné au profit d’un quelconque gredin. Bertuccio, le contrebandier qui joue du couteau, remplacé par Mario, un pêcheur bon comme le pain. La ruse de Monte-Cristo pour s’attirer les bonnes grâces du fils Morcerf (le faire enlever et payer sa rançon rubis sur l’ongle) cède place à un misérable artifice scénaristique: le cheval du gandin s’emballe…

La mise en scène est d’une platitude inébranlable. On est d’ailleurs surpris par l’horizontalité des plans: tout est filmé à hauteur d’homme. Les figurants qui, sagement alignés sur le quai de Marseille, agitent sans se lasser la main font pitié à voir. C’est le triomphe des perruques, des fausses moustaches, des rideaux empesés, des marbres ripolinés… La qualité française dans sa gloire décadente. Louis Jourdan excelle dans les rôles de séducteur français à Hollywood, mais il est trop âgé, trop insipide pour incarner un Monte-Cristo crédible. Quelques scènes (ramdam à l’auberge de Caderousse) ou l’intensité d’Yvonne Furneaux dans le rôle de Mercédès, la promise qui a repris sa parole, sauvent l’ensemble de l’ennui.

Cinéaste emblématique de la IVe République, Claude Autant-Lara était la tête de pipe des jeunes Turcs de la nouvelle vague. A voir ce Comte dépourvu de la moindre aspérité, on ne peut guère qu’abonder dans le sens de Truffaut et de ses amis. Certes, ce grand spectacle ronronnant n’atteint pas les abîmes de nullité du téléfilm de Josée Dayan avec, dans le rôle du justicier de l’ombre, un Depardieu qui fait bombance. Mais la version de Robert Vernay (1943), par exemple, avec Pierre Richard-Willm, dans un noir et blanc assez expressionniste, est autrement digne, mélancolique et poignante.

Au rayon des grands classiques, un autre trésor de la Gaumont inspiré par Dumas: Le Masque de fer (1962), d’Henri Decoin ( Abus de confiance , Les Inconnus dans la maison , Razzia sur la chnouf …). En fin de carrière, le réalisateur montre une forme d’indolence comparable à celle de son collègue Autant-Lara, heureusement relevée par l’humour et la prestation très convaincante de Jean Marais en d’Artagnan, soldat vieillissant et râleur. Son leitmotiv, «Ah! si vous m’aviez connu il y a vingt ans!», est une plaisante façon de renvoyer à la mythologie des Mousquetaires .

Dans cette adaptation assez parodique du Vicomte de Bragelonne , les trois autres mousquetaires ont disparu. L’intrigue se concentre sur Philippe, frère jumeau de Louis XIV, enfermé et dissimulé sous un masque. Au menu: intrigue ténue, chassés-croisés un peu poussifs sur les routes de France, bagarres bon enfant.

On saluera Jean Rochefort, savoureux dans le rôle d’un bandit de grand chemin, plus flandrin que Mandrin, et Noël Roquevert dans son sempiternel personnage de baderne scrogneugneu. On notera une scène témoignant des progrès du féminisme. Dans les films d’aventures contemporains, les jeunes premières, en dignes émules de Lara Croft, se battent comme des hommes (voir la Milady campée pas Milla Jovovich dans Les Trois Mousquetaires 3D …). Naguère, elles s’évanouissaient ou minaudaient. Et assumaient leur puérilité jusqu’à l’infamie. Isabelle de Saint-Mars (Claudine Auger) en fait la cuisante expérience. Ayant poussé à bout d’Artagnan, elle reçoit, jupe retroussée, une magistrale fessée, sous l’œil approbateur de son père et de son fiancé. Même les chevaux de la berline semblent apprécier la scène.

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Alexandre Dumas

«Le Comte de Monte-Cristo»

«Ses yeux avaient acquis cette singulière faculté de distinguer les objets pendant la nuit, comme font ceux de l’hyène et du loup»
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