Il y a finalement assez peu de grandes figures de style qui ont su utiliser la mode pour se créer un personnage, identifiable, identifié, idolâtré même, parfois. Le XIXe siècle a connu la plus flamboyante et pourtant la plus méconnue d’entre elles: la comtesse Greffulhe, née Elisabeth de Riquet de Caraman-Chimay. Sa beauté, son allure, ses robes ont marqué son siècle et le début du suivant, tout comme son esprit, sa conscience politique et son amour des arts. Elle fut une muse adulée: Gabriel Fauré a composé sa Pavane en son honneur, Marcel Proust, plus bouleversé par elle qu’elle ne le fut par lui, s’en est inspiré pour créer le personnage de la duchesse de Guermantes.

Si la comtesse Greffulhe ne correspond pas aux canons de beauté de notre époque, ses contemporains ne pouvaient que succomber devant sa grâce, son allure, son port de tête de reine, sa manière unique de se mouvoir, de dévoiler son dos, son cou de cygne, ses yeux changeants. «Au physique, ceux qui la voient passer avec sa jolie taille, son élégante tournure, sa silhouette à nulle autre pareille, se retrouvent étonnés et se disent qu’elle semble ne pas marcher sur terre, raconte Laure Hillerin dans la biographie qu’elle lui a consacrée. En effet, sa démarche donne une idée de celle que l’imagination prête aux déesses. Sa figure n’est pas très régulière, ses traits ne sont pas irréprochables, mais de grands yeux noir profond, doux et souriants, un peu trop grands peut-être, […] empêchent de remarquer ce qui pourrait être plus parfait. Un long cou flexible et gracieux porte ce visage expressif qu’encadrent des mèches noires toujours révoltées. Et en voyant cet ensemble aussi joli que bizarre, on pense à la fois aux bohèmes de l’Orient et aux princesses de conte de fées.»

Robes monuments

Le Palais Galliera possède la plus belle collection de robes lui ayant appartenu. «Nous avons regardé l’ampleur des quatre donations que nous avons reçues de ses héritiers et le résultat est unique, explique Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera. Ses robes ne ressemblent pas à des créations de couturier, elles sont un outil de dramaturgie de son personnage, un instrument d’apparition et de disparition. Ce sont des monuments. Pour moi, la vraie haute couture, c’est cela: ça échappe à toute forme de tendance.»
Le Musée de la mode de la Ville de Paris a reçu une cinquantaine de robes du soir signées Worth, Fortuny, Jeanne Lanvin, Maggy Rouff, Jenny, les sœurs Callot, Vitaldi Babani, entre autres. Et parce que ce trésor méritait d’être mis en lumière, Olivier Saillard a décidé de rendre hommage à l’une des premières «icônes de mode». Une de ces femmes qui ont su inventer un style, bien mieux que ne l’ont fait les couturiers. «Elle se faisait montrer, chez les couturiers de renom, tout ce qui était en vogue; puis, quand elle devenait certaine que fut épuisé le nombre des élucubrations fâcheusement vantées, elle levait la séance, en jetant aux faiseurs, persuadés de son édification et convaincus de leur maîtrise, cette déconcertante conclusion: «Faites-moi tout ce que vous voulez… Qui ne soit pas ça!» écrit son cousin Robert de Montesquiou.
«Elle ne s’habillait pas comme les autres, mais comme elle-même», souligne Olivier Saillard. Les journaux de l’époque commentaient d’ailleurs ses tenues dans les journaux, comme s’il s’était agi d’une pièce de théâtre. La plus sublime, et à la fois la plus égoïste de ses robes, fut sans doute celle qu’elle porta pour le mariage de sa fille Elaine. Un court film projeté au musée montre la comtesse Greffulhe descendre les escaliers de l’église de la Madeleine, le lundi 14 novembre 1904, avec son port de tête de reine et sa robe d’inspiration byzantine entièrement brodée d’or et d’argent et bordée de fourrure. Une robe sur laquelle le moindre rayon de soleil devait se refléter intensément, éclipsant totalement la tenue de la mariée et reléguant cette dernière dans l’ombre le jour où elle aurait dû être dans la lumière. La Vie parisienne détaille l’arrivée de la Greffulhe. «Il faut aujourd’hui avoir assisté à la descente de voiture devant la Madeleine, avoir vu se précipiter sur elle quatre essayeuses de chez Paquin et deux femmes de chambre chargées de disposer les plis de sa traîne, étaler la bande de zibeline qui l’ourlait, surveiller d’un dernier regard l’ensemble plus qu’imprévu de cette robe brodée d’argent et chargée de perles et de pierreries, cette sorte de gaine qui semblait faite pour l’image d’une icône avec ses applications de perles et ses croisillons de pierreries. La plus extraordinaire toilette de gala qu’on ait certainement vue à la lumière du jour depuis bien des lustres.»

Héroïne littéraire

Cette robe somptueuse est l’une des premières sur lesquelles le regard s’attarde au musée. Elle est littéralement mise en scène tout comme la cape que le tsar Nicolas II lui avait offerte, ou la fameuse «robe aux lys» de Charles Frederick Worth, que porte la comtesse Greffulhe sur l’une de ses photos les plus connues et qui trône en majesté dans la dernière salle de l’exposition. «Les grands imprimés étaient la marque de fabrique de Worth, note Olivier Saillard. On a reconstruit à l’intérieur de Galliera une sorte de second Galliera, comme une mise en abyme. La comtesse Greffulhe avait construit dans les années 40 une petite cabane dans son appartement pour se protéger du froid. On est parti de ce point de vue pour la scénographie: on a recréé des murs rouges et boiseries noires, comme ceux du musée», explique le directeur.
L’exposition est à voir et à lire. «Comme chaque robe a un pedigree spécial – soit une lettre de Montesquiou, soit un texte de Proust –, le visiteur peut lire beaucoup devant chaque robe, souligne Olivier Saillard. Nous avons tenu à mettre sur les murs tous les textes qui reviennent sur la place qu’a occupée la Greffulhe dans la littérature.»
Les amateurs de Proust s’attarderont sur les robes signées Fortuny ou Babani, car c’est ainsi qu’ils se figurent la duchesse de Guermantes. Olivier Saillard, lui, trouve plus attrayante la période antérieure, celle du grand faste.

Commentaires de Proust

Le sens du raffinement de la comtesse s’étendait bien sûr aux accessoires. Une salle leur est dédiée, où l’on découvre ses bas brodés, ses gants, éventails, des chaussures rouges commentées par Proust, un curieux manchon en plumes. On découvre aussi sur un petit pan de mur la carte d’identité falsifiée de la comtesse Greffulhe, qui s’était ôtée quelques années. «A l’âge de 60 ans, elle portait encore des pièces de mode très fortes et elle avait une silhouette très fine», relève Olivier Saillard.
Ses robes parlent d’elle, et des relations qu’elle entretenait avec son entourage, bien mieux que le ferait un biographe. «On sent qu’elle n’était pas très disposée aux liens maternels, relève Olivier Saillard. Son mariage a été vite un constat d’échec. Ses robes étaient des monstres. Elles sont à la fois fascinantes, vertigineuses, mais elles disent aussi l’état de solitude dans lequel ses vêtements la maintenaient. Ce sont des forteresses que l’on n’assaille pas de l’extérieur et dont on ne réchappe pas de l’intérieur.»
La force, la beauté de cette exposition tiennent aussi dans le fait qu’elle ne s’adresse pas à un public conquis, intéressé uniquement par la mode. Ses robes disent autre chose que la mode: «Elles ne sont pas que les représentantes d’une maison de couture, relève Olivier Saillard, elles sont le passeport de la Greffulhe et le pedigree de Proust.»