«Quel plaisir de retrouver un public si nombreux et vibrant! Et quelle joie de travailler avec des artistes aussi magnifiques!» A l’issue du concert donné mercredi soir au Victoria Hall, le clarinettiste Michel Westphal rayonne. Les auditeurs ne le contrediront pas. Les musiciens de l’OSR ont brillé comme rarement sous la baguette charnelle, structurante et rassembleuse de Daniel Harding.

Lorsque la rare 4e Symphonie de Jean Sibelius s’achève, c’est un monde d’éblouissements qui se referme. Mais la lumière distribuée pendant une heure et demie demeurera longtemps dans les esprits. Que s’est-il donc passé ce mercredi soir? Une rencontre comme on les espère intensément. Ce fut celle de l’orchestre romand avec la plus discrète des pianistes, Maria João Pires, et le plus inspirant des chefs, Daniel Harding. Résultat: du grand OSR. Et une somme inoubliable d’émotions et d’étonnements.

A fin août 2020: L’OSR s’éclate à la plage et au clavier

Héritage vivant

Le premier d’entre eux était de retrouver Maria João Pires, qui se produit de façon hautement choisie. Son interprétation du 2e Concerto de Chopin remet l’instrument à une place souvent désertée. Celle du cœur et du chant. Le jeu de la soliste s’ancre dans une tradition que les musiciens du siècle passé délivraient à tour de touches. Il s’agissait alors de placer la virtuosité au service de l’expression pure, de la sensibilité, de la poésie et de la transmission d’un héritage vivant. De se mettre à nu, quitte à dévoiler des imperfections. Maria João Pires possède cette générosité et ce courage-là.

Les mélodies supérieures sont déclinées et colorisées avec chaleur. La souplesse du chant, le velouté du toucher, la liberté des nuances et l’évidence de la déclamation touchent. Même si la petitesse des mains, si longtemps compensée par une étonnante rapidité de déplacement, devient parfois palpable.

Davantage de résistance? Quelques notes incertaines? Si peu, et si joliment dépassées pour aller à l’essentiel! Ce piano d’un temps béni ravit l’âme. Comme la direction incroyablement claire de Daniel Harding, qui arrive à éclairer les ambiances cinématographiques de Matka pour orchestre d’Eric Tanguy et à donner un sens puissant à la 4e Symphonie de Sibelius, si difficile à rassembler et si délicate à unifier.

Plénitude musicale

Que ce soit dans les mouvements lents ou rapides, dans l’énergie ou dans la gravité, le chef sait orienter les musiciens sur le chemin de la plénitude musicale. Les premiers pupitres excellent (Aram Yagubyan si lyrique au violoncelle, Sarah Rumer si élégiaque à la flûte, Michel Westphal si sensible à la clarinette, Jean-Pierre Berry si délicat au cor…). Et les troupes brillent, avec une fanfare de vents éblouissante et un tapis de cordes moiré.

Daniel Harding tend le drame et galbe les formes sans forcer, mais fermement. Son autorité est douce et naturelle, sa vision domine l’œuvre. En dégageant les détails et en gonflant les flux dans des montées de tensions qui semblent infinies, le Britannique redonne à cette partition la dimension qu’elle mérite. Qui est immense.

Et lorsqu'il rejoint Maria João Pires dans Le Jardin féerique de Ma Mère l’Oye de Ravel donné en bis, on se dit que ce musicien multiple mènera certainement les passagers de ses avions au huitième ciel, lorsqu’il sera, durant un congé sabbatique, copilote chez Air France…