C’est une salle de contrôle au premier étage du Schiffbau, des écrans partout, douze caméras robotisées, un poste pour le réalisateur, un autre pour son assistant et pour l’ingénieur du son. Depuis ce centre de pilotage audiovisuel qui ressemble à la régie dernier cri d’une télévision nationale, on ne filme que de la musique.

Codirectrice de l’un des plus grands clubs de jazz en Europe, la Romande Carine Zuber joue avec la manette, zoome sur une batterie vide. Dans quelques heures, elle s’apprête à lancer une expérience pionnière. Filmer quelque 259 concerts parmi les 350 programmés chaque année, et les diffuser en streaming.

Une foi inébranlable

Au départ, c’était une simple rénovation. Depuis 2013, Carine Zuber et son codirecteur Claudio Cappellari devaient préparer le Moods à passer les vingt ans à venir, bureaux déplacés, loges remodelées, scènes et décoration revues, 2,8 millions de francs de travaux budgétés dont plus de la moitié provient de fonds privés.

Cappellari est un des premiers à avoir cru éperdument au streaming, quand la bande passante était encore si limitée qu’elle ne laissait de la place qu’aux rêves: «J’ai créé dans les années 1990 une boîte de technologie spécialisée dans le retransmission de l’audiovisuel. Pendant quatre ans, on a même diffusé la plupart des concerts du Montreux Jazz Festival sur Internet.»

70% pour les artistes

Près de vingt ans plus tard, Cappellari a réussi à convaincre Carine Zuber et son comité que le streaming des concerts, cet investissement technologique et humain d’importance, se justifiait même pour un club comme le Moods: «Il a partagé avec moi les évolutions technologiques, les nouvelles caméras, le son. J’ai pensé aux artistes. Cela fait des années que le modèle économique des musiciens se transforme radicalement. Je vois aussi le streaming comme un nouveau revenu pour les artistes.»

Sur le site Moods. digital, le club s’apprête à vendre des abonnements pour une semaine, un mois ou une année, qui donneront accès à la fois aux concerts archivés mais aussi au direct. Après déduction des droits d’auteur, 70% des gains seront reversés aux artistes.

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Un modèle peu répandu

Dans le monde, très peu d’institutions ont tenté ce modèle, ou alors avec des moyens techniques extrêmement limités, comme le Smalls à New York ou le Triton à Paris. Ce qui frappe, dans les images déjà tournées par le Moods, c’est la qualité de la captation, le nombre de caméras, le souci des éclairages et l’extrême richesse du son.

Il ne s’agit plus d’une simple caméra de surveillance posée au-dessus d’une scène sombre et d’un enregistreur branché à même la table de mixage. A voir les séquences du chanteur Raul Midon, du saxophoniste Joe Lovano, du pianiste Omar Sosa ou du mutin nigérian Seun Kuti, tout semble peaufiné, les gros plans en sus.

Espace incontournable

«On espère 7500 abonnements privés, mais nous proposons aussi aux entreprises d’offrir des bons de visionnement à leurs employés ou leurs clients et à des lieux publics comme des restaurants de diffuser en direct ou en différé nos concerts.» Pour Claudio Cappellari, le moment est idéal pour affirmer la marque Moods, augmenter la portée du club. Surtout dans un marché de niche comme le jazz et les musiques du monde, les contenus ont selon lui une valeur particulière qui peut encourager des mélomanes de Tokyo ou de San Francisco à s’abonner au streaming du Moods.

On doit montrer à tous les acteurs, y compris les artistes, qu’il s’agit d’une expérience dont ils seront bénéficiaires

Difficile de dire aujourd’hui si les chiffres avancés sont réalistes, l’expérience ne connaît pas réellement d’équivalent. Mais Carine Zuber est en train de défricher le terrain auprès de labels qui n’ont pas encore défini les règles de partage de revenus pour le streaming payant: «On doit montrer à tous les acteurs, y compris les artistes, qu’il s’agit d’une expérience dont ils seront bénéficiaires.» Depuis quatre ans qu’elle a pris la codirection du Moods, elle a pour le moins assis la réputation d’un club qui a réussi à s’ouvrir stylistiquement, à approcher de nouveaux publics et à devenir un espace incontournable pour des artistes de soul, de world ou de jazz dans le monde entier.

Et cela sans jamais perdre l’ancrage suisse. Pour ce premier streaming ce vendredi, c’est le pianiste Nik Bärtsch, dont la carrière s’étend sur tous les continents et dont le propre club se situe en face du Moods, qui ouvre les feux. Le local, le global qui dansent ensemble.


 

Vendredi 8 septembre, concert de Nik Bärtsch diffusé en direct sur le site du Temps dès 20h30.

 


Qwest, ou la naissance du Netflix du jazz

Le compte à rebours vient d’être lancé. Une simple page sans grand charisme et une levée de fonds via Kickstarter. Présentée cet été par le producteur américain Quincy Jones et le programmateur français Reza Ackbaraly, ancien de la chaîne Mezzo, la Qwest TV se cherche des membres fondateurs prêts à investir dans un projet sans précédent de streaming musical qui résonne avec celui du Moods. C’est au Montreux Jazz Festival que ces deux mélomanes fous se sont rencontrés: «Claude Nobs parlait souvent de Mezzo à Quincy, qui s’agaçait qu’une telle chaîne n’existe pas aux Etats-Unis.»

Le fanatique de jazz est sans doute prêt à payer pour du contenu inédit

Ils élaborent ensemble le projet de Qwest TV: non pas une chaîne du câble (trop onéreuse), mais un projet de site en streaming. Quincy Jones fait jouer son carnet d’adresses et il met en jeu des incunables signés de sa main pour augmenter la levée de fonds. Reza Ackbaraly, lui, nourrit le catalogue; il a déjà obtenu les droits de plus de 400 documentaires sur la musique, lancé la captation de concerts dans le monde entier – il voit déjà Qwest TV comme un Netflix du jazz et des musiques associées.

Anticiper l’effondrement de l’industrie du disque

Même si les deux projets, celui du Moods et la Qwest TV, sont de nature très différente, ils parient sur des fondamentaux: l’effondrement de l’industrie du disque et la quête de nouveaux revenus, le développement de la technologie du streaming qui devient le mode de consommation prioritaire de contenu audiovisuel, mais aussi la valorisation des marchés de niche auprès de publics motivés: «Le fanatique de jazz est sans doute prêt à payer pour du contenu inédit. Je m’associe aussi aux universités américaines qui pourront offrir des accès à leurs étudiants.»

 

Curieux d’observer que ce genre, le jazz, qu’on dit mourant depuis presque sa naissance, est la substance de deux projets pionniers.