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Le Concours Clara Haskil privé d’étoile du piano

Le jury a décidé de ne pas attribuer de prix à l’issue de la finale, samedi soir à Vevey. Une longue soirée qui a exigé beaucoup de concentration de la part des finalistes

Le Concours Clara Haskil privé d’étoile du piano

Classique Le jury a décidé de ne pas attribuer de prix à l’issue de la finale, samedi soir à Vevey

Une longue soirée qui a exigé beaucoup de concentration de la part des finalistes

Le verdict est tombé peu avant minuit, au terme d’une soirée de près de trois heures de musique. Le jury du XXVIe Concours Clara Haskil de Vevey – présidé par le pianiste et chef Christian Zacharias, ancien directeur artistique de l’OCL – n’a pas décerné de prix, jugeant qu’aucun des finalistes ne le méritait sur l’ensemble des épreuves. Bien sûr, on pouvait sentir une certaine déception dans la salle, mais il n’y a pas eu de huées de protestation. Certains ont même applaudi cette décision estimée «courageuse», plutôt que d’attribuer un prix pour la seule beauté du geste.

Parce qu’il l’avait voulu, Christian Zacharias a accompagné lui-même les trois finalistes à la tête de l’Orchestre de chambre de Lausanne samedi soir. Le public a dû faire preuve de patience et d’endurance (certains sont d’ailleurs partis avant la fin), chacun des candidats jouant un concerto pour piano de Mozart, une œuvre imposée de Schumann et une pièce contemporaine de Thomas Adès. Avant le concert même, plusieurs mélomanes ont eu des craintes en voyant un chanteur rock se produire avec des haut-parleurs sur la place du Marché, à proximité de la Salle del Castillo! Mais, par bonheur, les sons n’ont pas filtré à l’intérieur de la salle, hormis quelques basses sourdes qui ont gêné semble-t-il certains mélomanes.

«Le Prix Clara Haskil mérite d’être traité comme quelque chose de très précieux, a rappelé Christian Zacharias au moment de la remise des résultats. On a des artistes phares dans l’histoire du concours, et à travers eux nous nous devons d’être austères et sérieux.» Le pianiste et chef allemand faisait allusion à d’anciens lauréats comme Christoph Eschenbach, Michel Dalberto (présent dans la salle samedi soir) ou, plus récemment, Adam Laloum. «Les trois finalistes ont tous eu des qualités, beaucoup de qualités, mais aussi des moments ou des grandes parties où il faut admettre que le Prix Clara Haskil n’est pas encore mérité.» La célèbre pianiste d’origine roumaine (1865-1960) était du reste réputée pour son intransigeance envers elle-même.

Ne serait-ce que pour maîtriser Mozart, il faut de la rigueur et de l’inventivité. Le Français Guillaume Bellom, âgé de 23 ans, possède sans nul doute la première qualité. On apprécie son naturel et son élégance dans le 17e Concerto en sol majeur KV 453 de Mozart. Il joue sans tics ni afféterie, développe un toucher extrêmement subtil et nuancé. Il recherche l’expressivité là où elle est, mais il manque un peu de caractère. Dans l’«Andante», il passe à côté de certaines modulations qui pourraient être plus audacieuses et inattendues, tout en restant par ailleurs très en phase avec le style mozartien. A nouveau, on admire ce jeu organique et bien construit (la manière de bâtir les crescendos avec l’orchestre ) dans l’ Introduction et Allegro appassionato op. 92 de Schumann. Il s’illustre dans les Variations for Blanca de Thomas Adès (la pièce contemporaine imposée), dont il fait ressortir très bien la structure et les emprunts à la musique baroque. Son toucher à la fois scintillant et ouaté – impressionniste, en somme – traduit les colorations de la pièce, très pianistique avec ses effets de pédale. On comprend qu’il ait décroché le Prix Modern Times pour cette interprétation, la plus accomplie des trois.

Le Hongrois Benedek Horváth, à l’inverse, peine à canaliser ses élans. Sa personnalité est telle qu’il peut en paraître arrogant. Son toucher semble trop voulu et percussif – voire grossier – dans le 19e Concerto en fa majeur KV 459 de Mozart pour en rendre les subtilités . Il joue le piano y compris dans les tutti orchestraux, à la manière des «pianofortistes», mais un Steinway n’est pas suffisamment discret pour se fondre à l’orchestre. Du coup, on perd l’esprit de repartie entre solo et tutti. Ses cadences sont hors style, plus proches de Beethoven (celui du 1er Concerto en particulier) que de Mozart. L’Allegro de concert avec Introduction en ré mineur opus 134 de Schumann lui va mieux pour ses élans impétueux, avec une certaine robustesse dans l’attaque du clavier. Bref, on a l’impression qu’il s’est trompé de concours!

La Sud-Coréenne Yukyeong Ji, 27 ans, défend très bien le 13e Concerto en ut majeur K. 415 de Mozart. Elle s’y montre enjouée, vive, capable aussi d’intériorité (l’épisode en mineur dans le finale). Mais ses forte, trop riches, voire durs, ne sont pas très mozartiens. Si elle empoigne avec fougue l’Introduction et Allegro Opus 92 de Schumann, elle finit par arriver au bout de ses réserves et à mettre passablement de notes à côté. Elle peut se consoler malgré tout avec le Prix du public (doté de 3000 francs), le Prix Coup de cœur et le Prix Children’s Corner.

Christian Zacharias rappelle que, lorsqu’il était l’ancien chef de l’OCL, il a parfois accompagné des solistes dont il ne partageait pas du tout les conceptions (le 1er Concerto de Beethoven par Olli Mustonen). Du coup, il estime avoir eu suffisamment de recul pour «servir au mieux les artistes» en finale et leur attribuer une appréciation. «J’ai entendu les pianistes depuis la présélection en mai et durant la première et la deuxième épreuve éliminatoire. J’avais très vite une opinion sur eux, et il n’y a pas eu de surprise majeure. Certains défauts sont restés présents de bout en bout.» Aucune personnalité «transcendante» à «la technique qui éclate» ne s’est donc imposée. «La décision a été prise à l’unanimité, mais on ne peut qu’encourager les trois finalistes à continuer de se perfectionner.»

«Les finalistes ont tous eu des qualités, mais aussi des moments où il faut dire que le prix n’est pas mérité»

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