TREMPLIN

Concours pour jeunes chanteurs: passage obligé ou attrape-candides?

Près de dix plates-formes sélectionnent chaque année de nouveaux talents musicaux romands et suisses. Le point de saturation guette. En attendant, les acteurs du marché du disque plébiscitent la formule.

Les concours, sélections et autres plates-formes de promotion pour jeunes musiciens se multiplient en Suisse: pas moins d'une dizaine d'événements annuels. Qu'ils soient jugés sur une prestation en direct ou sur un enregistrement autoproduit, qu'ils gagnent des fonds pour enregistrer un album ou échafauder une tournée, les artistes suisses peuvent trouver, pour chaque étape de leur carrière, un tremplin adapté. Parmi les événements à leur portée, le Tremplin suisse des Eurockéennes de Belfort (France), la Demotape Clinic du festival m4music (Zurich), le Caprices New Talent Tour (Crans-Montana), les Prix du Festival Voix de Fête (Genève et France voisine), les Prix Nouvelles scènes de la Radio suisse romande - dont la dernière édition a eu lieu en 2005 -, la sélection suisse du festival hollandais Eurosonic, les divers concours mis en place en marge du Montreux Jazz Festival, et récemment parue, la troisième édition d'une compilation de découvertes romandes, la Révélation Fnac Musique 2006. Ces événements, derrière parfois leur fausse gémellité avec les castings grands-messes télévisées, permettent-ils vraiment le prolongement de la carrière d'artistes en devenir? De ces concours, qui ressort véritablement gagnant?

Pour les festivals, lancer une telle opération, c'est la possibilité de s'afficher comme défricheur de talents. Pour la radio, être partie prenante ou simplement partenaire, c'est aussi l'occasion d'être les premiers sur un coup. Pour un acteur majeur de la vente de musique comme la Fnac, c'est l'opportunité de démentir un statut de simple généraliste. Le festival genevois Voix de Fête, qui lançait cette année ses premiers prix, y voit encore le bénéfice, selon Roland Le Blévennec, organisateur, d'une «crédibilité supplémentaire». Une course à la découverte qui peut compter encore, par rebond, pour les maisons de disques, comme le suggère Michel May, à la promotion chez EMI et ancien de chez Warner: «Les grosses structures, les majors, ont de moins en moins de moyens à investir dans la prospection des productions locales: tout ce qui peut aider à la découverte est bon à prendre.»

Pour les organisateurs, les concours de talents semblent être une aubaine. Mais le jeune musicien participant n'est pas en reste. Marc Ridet, directeur à la fois de la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles (FCMA), centre de ressources et d'information destiné à la promotion d'artistes helvétiques, et de Swiss Music Export, organe national pour l'exportation de talents suisses, spécifie l'importance cruciale des jurys regroupant des acteurs de la branche: «Ils crédibilisent l'artiste à l'intérieur du milieu professionnel.» Et d'expliquer qu'une fois le public gagné, il sera perdu s'il n'est pas fidélisé par des passages radio, si son intérêt n'est pas confirmé par d'autres concerts, et s'il ne peut trouver un album en magasin. Si, autrement dit, ne s'établit par entre lui et l'artiste un relais nécessaire, établi par l'entrée dans un réseau professionnel dont le tremplin peut être le sésame.

«Dans 100% des cas, on découvre des artistes que l'on n'aurait pas forcément remarqués sans ces concours. Surtout quand on fait partie du jury. On a une écoute particulière, plus attentive. Le nombre de productions est tellement élevé que le moindre événement qui permet de sortir du lot est important pour les artistes» renchérit Hervé Riesen, responsable de la programmation de Couleur 3 et partenaire de certaines opérations. Pierre-André Crausaz, directeur du département audio du distributeur Disques-Office et recruteur de talents, est plus nuancé: «Un dossier d'artiste qui a gagné un concours nous intéresse davantage, même si ça n'est pas déterminant.» Le distributeur suisse a sous ses ailes certains des sélectionnés de la compilation Révélation Fnac Musique: quelles incidences commerciales pour un tel coup de projecteur? «On ne peut pas les quantifier: c'est comme faire une publicité dans un journal. On ne peut pas déterminer de retombées précises.» Même si les conséquences concrètes sont parfois difficilement décelables, de nombreux acteurs clés du marché du disque - programmateurs de salle ou de festival et maisons de disques - affirment eux aussi jeter une oreille attentive sur les résultats des délibérations de jurys le plus souvent composés de leurs pairs. Chanson, rock, pop, hip-hop ou électro, une formation suisse peut ainsi franchir, à l'aide de ces tremplins largement suivis, une étape dans la construction d'une carrière professionnelle.

Une opération comme un concours de talents, une sélection de musiques autoproduites ou plus généralement toutes plates-formes de promotion, semble alors voir tous ses protagonistes bénéficiaires. Pour autant que ces prix ne prolifèrent pas trop. Les gagnants risquent de tuer le gagnant, comme le suggèrent certains professionnels dont Jacques Monnier, programmateur du Paléo Festival - qui, depuis une dizaine d'années, a abandonné les concours, leur préférant d'autres modes de promotion de la scène suisse. «Je me demande si à la longue, ce n'est pas dévalorisant. Si chaque festival, si chaque salle de spectacle organise son tremplin, son concours, finalement, tout le monde va gagner.»

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