Roman

Les confessions plurielles d’Andrzej Stasiuk

Andrzej Stasiuk dit «nous» dans ce roman qui raconte – son titre le dit – «pourquoi il est devenu écrivain». Ce trajet vers l’écriture est un parcours de fêtes, de rock’n’roll et d’errances dans la Pologne des années 1980. Très drôle et nostalgique

Genre: Roman
Qui ? Andrzej Stasiuk
Titre: Pourquoi je suisdevenu écrivain
Trad. du polonais par Margot Carlier
Chez qui ? Actes Sud, 204 p.

«Avant c’était bien mieux. Tout le monde le reconnaît. Y compris ceux qui n’étaient pas nés à l’époque et qui, de ce fait, ne peuvent se souvenir de rien.»

Chevelus, attifés de fripes dégotées ici ou là, fauchés «comme Job», poètes, bagarreurs, conspirateurs, dragueurs, grands lecteurs, amateurs farouches d’interminables solos de guitare, passionnés d’alcools divers, de cigarettes nocives, de voyages sans but et sans billets dans des trains et des camions enfumés et puants (ce qui ne dérange personne), voilà à quoi ressemblent le futur écrivain Andrzej Stasiuk et ses amis dans les années 1980. Autrement dit, voilà à quoi ressemble la «jeunesse alternative polonaise» dans les dernières années de la Pologne communiste.

De cette époque-là, celle de sa jeunesse, l’auteur de Taksim et du Corbeau blanc , qui est né en 1960, se souvient, avec ironie, avec tendresse, avec nostalgie aussi. Certes, concède-t-il, «le monde ­présentait des défauts de fonctionnement, mais il n’était dit nulle part que la vie allait être facile. Nous étions prêts à faire des sacrifices.»

Andrzej Stasiuk a d’ailleurs pris, avec insouciance, sa part des sacrifices: durant les années 1980 – l’état de guerre a été proclamé en 1981 par le général Jaruzelski –, il est arrêté à plusieurs reprises, fait des séjours en prison, etc. Mais il se souvient néanmoins de cette Pologne d’avant le capitalisme comme d’un temps d’insouciance assez jouissif: «Aujour­d’hui, écrit-il – son roman paraît en polonais en 1998 –, nous avons enfin la liberté, mais les gens sont asservis comme jamais auparavant. Dans le passé, alors que nous étions totalement privés de liberté, chacun faisait ce que bon lui semblait. En tout cas, les personnes de mon entourage.» Et d’ajouter: «Dans le système communiste le temps, à l’instar de l’argent, avait une valeur toute relative. On gaspillait l’un et l’autre, tout simplement.»

Voilà pourquoi Andrzej Stasiuk a fait de si nombreux détours avant de devenir écrivain. Il a interrompu, puis tenté de reprendre sans conviction, des études, il est passé par l’armée, la désertion et la prison, il a beaucoup lu, voyagé, rêvé et bu; il a participé aux «conspirations» anti-régime, joué dans un groupe de rock, tenté divers petits boulots et même des travaux d’écriture, avant de décider un jour de partir et de se mettre à écrire pour de bon. Toutes ces errances, il les narre sur un ton épico-ironique, plein de verve dans Pourquoi je suis devenu écrivain, dont le texte est traduit avec finesse par Margot Carlier.

Autant qu’une autobiographie, le texte est le portrait de tout un pan de la jeunesse polonaise. Il dit «nous», plutôt que «je»: «Si j’écris au pluriel, c’est parce que je n’aime pas les confessions intimes», explique Andrzej Stasiuk au détour d’une page. Et de fait, l’écrivain raconte ses tribulations et celles de ses amis avec une naïveté feinte, lançant ses héros dans diverses aventures sans en tirer de conséquences d’ordre psychologique. Il empile les faits, les pensées, les souvenirs, les remarques sociologiques, les réflexions, les anecdotes, mais fuit les sentiments, les émotions et les affres: «Je réalise à présent que ma vie se composait d’événements. J’avais cru qu’elle se composait d’idées et de sentiments. Erreur fondamentale.»

Ce récit à plat fait merveille et lui permet de déployer un humour épatant, en juxtaposant simplement les faits. «Je suis tenté de dire: «Je me souviens des jours heureux», sauf que nous vivions principalement la nuit. A l’époque les nuits étaient plus sûres et sans danger.»

Le détachement, la distance crée un effet réjouissant à la lecture. Stasiuk nous laisse toute la place pour tanguer avec lui et ses copains sur les routes, dans les rues et dans les bars de Varsovie, pour s’amuser avec lui de cet âge des surprises embuées, où il n’était pas rare de prendre un tram et de se retrouver tout surpris dans une autre ville, ayant confondu, rêveur, tram et train…

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Fantômas

(Pierre Souvestre et Marcel Allain)

Texte qu’Andrzej Stasiuk a placé en exergue de son roman

«Le matin,huit heures et quart,au Panama Bar»
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