S’il est un pianiste qui ne ressemble à nul autre, c’est bien Radu Lupu. A 70 ans, il vit plus que jamais dans son monde, presque détaché de tous, conférant une poésie très personnelle aux œuvres qu’il joue. Mercredi soir au Théâtre Equilibre de Fribourg, le pianiste roumain a donné un récital devant une salle pleine dont les lumières – allez savoir pourquoi! – sont restées allumées pendant tout le concert.

Barbe embroussaillée, traits parfois broussailleux, ce barde du piano a commencé par les Variations sur un thème original op.21 No1 de Brahms. Calé dans sa chaise, il semble entrer dans un état somnambulique. Les basses sont profondes, les aigus délicatement timbrés, baignant dans un halo de sons. On peut trouver qu’il abuse de la pédale, mais ce sfumato crée des effets brumeux d’où émergent les voix intérieures. Le contrepoint sinueux, les trilles fantomatiques, avec une très belle coda, tout cela est du pur Lupu!

Les 32 Variations sur un thème original en ut mineur de Beethoven se refusent à toute démonstration virtuose: pas d’assauts colériques, mais une nostalgie qui préfigure déjà la métaphysique des romantiques. Les Variations sur un Menuet de Duport en ré majeur de Mozart respirent une candeur admirable. Les traits sont perlés, chaque variation est finement caractérisée et, s’il s’égare à deux reprises, Lupu retrouve son chemin (on aura relevé d’autres petites hésitations pendant le concert). Splendide!

La grande Sonate en sol majeur D 894 de Schubert évolue dans un climat contemplatif qui exige une écoute attentive. Ce piano en apesanteur, comme décanté, s’accompagne d’une intensification au cours du premier mouvement (basses granitiques!). Toute l’œuvre baigne dans un climat d’intériorisation extrême. Le «Trio» du «Menuetto» est sublime – mais l’on regrette que l’épisode mineur dans le «Rondo» final soit un peu sous-énergétisé. Radu Lupu développe un jeu plus timbré dans l’Impromptu Opus 90 No3 joué en bis. Le cantabile, cette façon d’ourler les lignes mélodiques (avec un dialogue exceptionnel entre la main gauche et la main droite) relèvent du grand art.