Spécialiste du Caucase et des Balkans, Dov Lynch est l’auteur d’un premier roman d’une très grande force, Mer Noire (Anacharsis, 2015). Ce diplomate irlandais l’avait écrit en français, il a aussi traduit de l’anglais Hauts-fonds. On y retrouve la même écriture sèche, sans psychologie mais formidablement évocatrice. La guerre, toujours, est au centre du récit. On est à Vienne en 1945; la ville est aux mains des Américains. Klem est de retour d’un camp en Russie. On apprend qu’auparavant il était officier dans la police criminelle autrichienne. Il a son certificat de dénazification. Un soldat américain l’interroge pourtant. Klem sait esquiver. Tuer aussi. Qu’a-t-il fait sur le front de l’Est? Et depuis? «Vienne était une ville où deux opinions contraires pouvaient être vraies en même temps.»

Beauté âpre

Quelle est la part de l’invention dans ce récit plein de trous qu’il livre par bribes à un interlocuteur qui en sait déjà beaucoup sur lui? Klem, dont le nom claque comme du Beckett, est un solitaire, habitué au silence. La fuite, qu’il raconte à l’Américain aux origines allemandes, cette navigation sur le fleuve à travers un pays dévasté, est peut-être un mensonge. Les faits sont d’une grande violence et pourtant, il s’en dégage une beauté âpre et, par images, de la poésie émane des paysages, du monde animal. Une histoire d’amour se dessine à peine.

Aux dernières pages, on retrouve Klem, dans sa ville mais dans un monde qui a changé, où l’on mange dans une pizzeria avant de regarder la télévision; dans la rue, on croise des Turcs en nombre, que personne n’aime: «Lui les aimait. Ils étaient revenus, ils étaient là, ils portaient le passé avec eux.» On comprend peu à peu qu’il est désormais un vieil homme. Et celui-ci constate amèrement «à quel point il avait été docile», lui «qui avait vécu sans comprendre le sens de ce qu’il avait accompli».


Dov Lynch, «Hauts-fonds», Seuil, 192 p.