J.-B. Pontalis. Le Dormeur éveillé. Mercure de France, coll. Traits et portraits, 106 p.

C'est un personnage de La Légende de la vraie croix, la fresque peinte par Piero della Francesca à Arezzo, qui donne son titre au nouveau livre de J.-B. Pontalis et en oriente subtilement le cours: il s'agit du jeune homme vêtu de blanc, assis au pied de la couche pourpre où dort l'empereur Constantin avant la bataille qui l'opposera à Maxence; yeux grands ouverts, tête penchée appuyée sur la main, le serviteur veille son maître en s'abandonnant à la rêverie, «étonnamment présent dans son absence».

Cette posture emblématique, l'écrivain et psychanalyste la fait sienne dans cet ensemble de textes intimistes qui explorent quelques nouveaux territoires de l'entre-deux, situés à la frontière de la nuit et de l'aube, du songe et du rêve, de la parole et du silence, du souvenir et du fantasme, du ciel et de la mer. Comme dans les watercolours de Turner qu'il aime tant parce qu'elles concilient les contraires en conjuguant la précision du pinceau et le vague des contours.

L'Enfant des limbes a inauguré en 1998 cette manière d'entretiens complices avec ses lecteurs, poursuivis depuis dans Fenêtres, En Marge des jours et Traversée des ombres, tous parus chez Gallimard. Mais jamais le très discret Pontalis ne s'est autant laissé aller à parler de lui que dans cet ouvrage, qui s'inscrit dans une collection où l'image se marie avec le texte. Cela même lorsque le scripteur dit «il» au lieu de «je»: pour évoquer la peinture d'une toute petite barque, semblable à une bouche entrouverte ou à un sexe de femme, peinte par le Siennois Ambrogio Lorenzetti; ou la photographie le représentant sur une plage normande, en petit garçon au profil perdu contemplant une mer grise, quelques mois après la mort subite de son père. «Peut-être espère-t-il sans y croire le voir apparaître, ce père très aimé qui l'a abandonné, le laissant sur le sable.»

D'autres souvenirs d'enfance renvoient à une histoire de portrait par Foujita et de petit Chinois, dont il s'aperçoit qu'il l'a déjà racontée dans le roman Un homme disparaît, ce qui ne manque pas de le troubler. Et à la curieuse formule d'une institutrice annonçant les résultats de ses élèves par un sonore «Arrive premier», que le petit J.-B. (comme l'appelle sa mère) prend pour le nom d'un inconnu destiné à être toujours en tête de classe. Méditant sur cette confusion enfantine, il nomme aujourd'hui Arrive «tout ce qui nous échappe», de l'amour, «merveilleuse catastrophe», à la mort toujours présente en filigrane dans ces pages.

Le grand lecteur qu'est Pontalis place volontiers des images – photographies, cartes postales, reproductions de tableaux – sur les étagères où s'empilent ses livres: alors que ces derniers sont classés selon un strict ordre alphabétique, cette sorte de musée imaginaire, renouvelé de temps à autre, constitue des voisinages souvent arbitraires, quatre philosophes antiques jetant par exemple un regard réprobateur sur un nu alangui de Modigliani. L'exemple des Cahiers de Valéry l'amène à souligner le lien entre écriture et dessin (ou gribouillis). Et à exposer la trouvaille du psychanalyste pour enfants Donald Winnicott, qui se servait d'un trait dessiné les yeux fermés pour dialoguer avec ses petits patients. Par association d'idées, il en vient à l'histoire d'un adulte malheureux, son ami Pierre, à partir du dessin maladroit fait par celui-ci de sa demeure familiale.

Après avoir célébré le mouvement littéraire du Grand Jeu et raconté comment il a acquis un tableau de Sima qui lui «donne à voir l'immensité», Pontalis s'amuse à dresser la liste d'une quinzaine de souhaits non exaucés (à ce jour), le plus joli étant peut-être celui-ci: «Avoir une petite sœur ou une grande, ça dépend des jours.» On se sépare à regret de ces réflexions mélancoliques et lucides d'un auteur à la sûre mémoire rêveuse.