Du 5 au 10 juin 2000, durant la deuxième guerre du Congo, les troupes ougandaises et rwandaises se sont affrontées à Kisangani. Bilan: 1000 morts, au moins 3000 blessés et une ville détruite par les tirs d’obus. L’événement porte un nom – la guerre des six jours – et devait obtenir une réparation du gouvernement congolais, dont 1 milliard de dollars pour les victimes. Dix-sept ans plus tard, celles-ci n’ont toujours rien touché. Rassemblées dans une association, elles décident d’envoyer une délégation à Kinshasa pour défendre leurs droits. S’ensuit un long périple de 1724 km le long du fleuve Congo sur un bateau de marchandises, à bord duquel s’est glissé le réalisateur Dieudo Hamadi, une caméra dans une main, un iPhone dans l’autre.

Dis comme ça, on imagine un documentaire dur aux images difficilement supportables… Le genre de films qu’on se doit d’aller voir, plutôt que le film qu’on rêve de voir. Mais c’est compter sans l’incroyable puissance des personnages qui l’habitent et l’amour et la détermination avec laquelle Dieudo Hamadi les filme. Le voyage sur l’eau est une épopée dans laquelle les pluies diluviennes mettant en péril l’embarcation succèdent à d’incroyables lumières sur le fleuve. A bord, la communauté disparate de ces hommes et femmes survit entre coups de gueule et instants d’amour. «La valeur d’une vie?» s’interroge l’un d’eux. «Les yeux qui brillent, les corps qui bougent.» Ce à quoi répondent la danse d’une femme tronc et les chants répétés et repris dans les moments où le moral flanche.

On ne peut compter que sur soi-même

Originaire de Kisangani, Dieudo Hamadi était destiné à devenir médecin avant que sa route ne croise le cinéma. «J’ai eu envie de raconter des choses, d’entretenir une forme de mémoire, et ça ne me coûtait rien. Une caméra et c’est tout.» Depuis, l’homme a tourné sept documentaires, toujours seul, parfois «à l’arrache» comme dans le cas de En Route pour le milliard. Faisant suite à Maman Colonelle, ce nouveau long métrage porte de nouveau un coup de projecteur sur cette région du Nord-Est du Congo, où des exactions sont dénoncées encore aujourd’hui par un certain docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix.

«Ça arrange beaucoup de monde que le Congo soit dans cet état d’instabilité. Ça permet de mieux faire fructifier les bénéfices des multinationales qui viennent y chercher les matières premières, dont quelques entreprises suisses. En trente ans, la situation est devenue tellement compliquée que même nous, les Congolais, nous ne nous y retrouvons plus. Une seule chose est sûre: quiconque est né Congolais sait qu’il ne peut compter que sur lui-même.»

Energie indestructible

L’histoire de cette guerre de six jours, bien moins connue que l’épisode israélo-arabe du même nom, était d’ailleurs en passe de sombrer dans l’oubli. Personne n’avait envie d’entendre l’histoire de ces hommes et de ces femmes, aux corps mutilés mais à l’énergie indestructible. Les scènes tournées à Kinshasa, lorsqu’ils réclament leurs droits devant le parlement et devant une représentation de l’ONU sont à ce titre éloquentes. Aujourd’hui, grâce à ce film sélectionné à Cannes et très médiatisé en France, les choses bougent. Des sommes – on n’en est pas encore au milliard, tant s’en faut – ont déjà été versées et la procédure entamée à la Cour de justice internationale de La Haye, qui végétait depuis des années, a repris.

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Un Congolais ne peut peut-être compter que sur lui-même, mais les Congolais ensemble peuvent faire des miracles. «Je ne sais pas comment, mais il faut que le peuple congolais, comme tous les peuples africains, arrive à se libérer par lui-même», conclut le réalisateur qui accompagne les projections de son œuvre en Suisse romande pendant encore une semaine.


«En route pour le milliard», de Dieudo Hamadi (France, République démocratique du Congo, 2021), 1h29.

Séances en présence du réalisateur organisées par l’association Ciné-Doc: le 3 novembre à Bulle (Le Prado, 18h15) et Morat (Feuerwehrmagazin N° 1, 20h), le 4 à Orbe (Urba, 19h30), le 5 à Payerne (Les Apollo, 18h15) et Chexbres (Grande Salle, 20h30). Autres dates sur www.cinedoc.ch. Le film est également visible en salles à Lausanne, Genève et Neuchâtel, et sera disponible en vidéo à la demande à partir du 15 novembre sur la plateforme Filmingo.