Dans les faubourgs de Kinshasa, de petites sonos crachent de vieilles cassettes au moindre coin de rue. Dans le vacarme ambiant d'une des métropoles les plus bruyantes au monde, difficile pour les orchestres de se faire entendre. C'est pourtant ce qu'a réussi Konono No 1 depuis 25 ans, et avec lui moult formations d'inspiration traditionnelle congolaises ayant électrifié leur musique. Des rues poussiéreuses, l'ensemble instrumental originaire d'une région à cheval entre l'Angola et la République démocratique du Congo a fait se lever des nuages d'électricité. Un son de basse et des percussions aux réverbérations tellement énormes que l'Occidental égaré pourrait les confondre avec des sonorités triturées du rock.

C'est que Konono No 1 a choisi d'amplifier son «instrumentarium». Les likembés ou «pianos à pouce», composés de lamelles métalliques, sont équipés de micros de fortune. On amplifie artisanalement ici. C'est-à-dire que les micros se fabriquent à partir de vieux alternateurs de voiture, que la sono est branchée à une batterie et que les amplis Philips datant des années 60 sont trafiqués pour grossir le volume sonore. Seules les percussions, ancestrales ou bricolées, échappent aux branchements hasardeux de Konono

Le son unique de cet orchestre électrifié, le musicien et producteur belge Vincent Kenis l'a traqué des années durant avant de pouvoir enfin le proposer aujourd'hui en disque, via le premier volume d'une série baptisée «Congotronics». Avec Konono No 1, la musique de transe de l'ethnie Bazombo destinée déjà à communiquer avec les ancêtres et l'au-delà s'est donc infligé une mutation sonore radicale. Ce qui la rend du coup un peu plus audible encore des aïeux. Mais elle s'est urbanisée par nécessité économique autant que sous la contrainte d'un environnement neuf.

Disparition de l'orchestre

Vincent Kenis, dont le premier voyage au Congo remonte à 1971, n'a pourtant découvert ce courant musical désormais dénommé «tradi-moderne» qu'à la fin des années 70. Une compilation éditée par France Culture et dédiée aux musiques et polyphonies urbaines de Kinshasa le fascine. Les boucles rythmiques pénétrantes et la saleté du son de tous instants le frappent. On est alors encore à l'ère punk, et Vincent Kenis décèle entre ces orchestres congolais et les Sex Pistols des similarités sonores stupéfiantes.

Musicien au sein d'Aksak Maboul au début des années 80, cofondateur du label Crammed basé à Bruxelles qui a produit aussi bien les Tziganes du Taraf de Haïdouks que le rock sombre de Minimal Compact, Vincent Kenis a pisté Konono No 1 à chacun de ses voyages au Congo. En 1989 et 1996, il laissait des bouteilles à la mer pour retrouver l'orchestre qui s'était visiblement exilé dans un Angola moins sinistré économiquement. Ce n'est qu'au tournant de ce siècle qu'il met enfin la main sur Konono No 1 et les enregistre. Grâce à un message laissé au fan-club de Konono No 1, le cache-cache se termine enfin. L'orchestre se reforme et ressort son antique sono. Détribalisée puis retribalisée pour raisons économiques, la musique de Konono retrouve les airs débridés et envoûtants de 1978. Mais, sous l'œil de Vincent Kenis et de sa caméra vidéo, Konono se voit immortaliser. L'enregistrement des sessions musicales donne naissance au premier album, en CD qui plus est, de toute l'histoire de Konono No 1. L'autarcie culturelle dans laquelle vit le Congo aura au moins permis de ne pas altérer l'esprit sonore de l'orchestre.

Mini-révolution sonore

Si les compositions électrifiées de Konono No 1 se rapprochent de l'esthétique du punk-rock, on n'est pas loin non plus du courant bruitiste de l'électronique. Si bien qu'après un quart de siècle d'errance ce Konono No 1 emmené par un soliste au likembé de 70 ans, Mawangu Mingiedi, pourrait devenir en Europe la sensation ethno branchée de l'année, grâce aussi à plusieurs festivals intéressés par ces sons tribalisés. Dans une formule sound system réduite qui n'accueillerait pas la dizaine d'artistes qui composent généralement cette formation transgénérationnelle. Où figurent notamment trois chanteurs, trois ou quatre danseurs et un emblème de taille: un lance-voix/mégaphone de l'époque coloniale. Un éventuel succès européen permettrait aussi à Konono No 1 de regagner du terrain au Congo: sur les musiques religieuses qui l'étouffent et empêchent tous les orchestres traditionnels, autrefois de toutes les naissances, de tous les mariages et décès, de jouir d'une large audience.

Une proximité rythmique se dessine aussi entre Konono No 1 et les musiques cubaines. Les analogies entre le «tres» cubain et le lamellophone qu'est le likembé sont nombreuses. Le «tres» a été le fer de lance de la pénétration des musiques cubaines au Congo dès les années 40, selon Vincent Kenis. Un parallèle qui devrait permettre au producteur de ne pas limiter la série «Congotronics» aux frontières de la seule République démocratique du Congo pour une prochaine compilation. Vincent Kenis a connaissance d'une diaspora congolaise au Guatemala. Où cette musique du diable pour l'ex-colonie belge s'est frottée à des percussions latinos plus souples. Dernier désir de Vincent Kenis, que Konono No 1 et d'autres ensembles électrifiés se connectent «avec le monde du hip-hop congolais en plein essor. Du rap mélangé avec ce son sale pourrait ouvrir une brèche intéressante dans le hip-hop. Et notamment aux Etats-Unis.» Ainsi, après vingt-cinq ans de repli, Konono No 1 pourrait soudain se mondialiser et orchestrer une mini-révolution sonore.