En décembre 2021, la rumba congolaise a rejoint, avec cinq ans de retard, la rumba cubaine au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Si toutes deux se caractérisent par leur esprit festif, dansant, la rumba africaine possède aussi une dimension politique et sociale. Et puisque ce sont les deux Congos – Congo-Brazzaville et RDC – qui ont sollicité cette inscription, on peut rêver et imaginer que ces deux Etats décident d’avoir une politique culturelle volontariste qui permettrait par exemple à la rumba congolaise de bénéficier d’archives dignes de ce nom, d’apparaître dans le système éducatif, et que ses interprètes encore vivants soient officiellement reconnus et soutenus.

«Le Congo a la richesse des diamants, de l’or, du coltan, etc. Mais la rumba, c’est la richesse qui nous a permis de coloniser toute l’Afrique», souligne Simaro Lutumba, guitariste de l’OK Jazz, en préambule du film The Rumba Kings, présenté au festival Black Movie dès ce week-end. Cette hybridation commence dans les années 1930 de chaque côté du fleuve Congo, dans les rues de Léopoldville (l’actuelle Kinshasa) et Brazzaville, alors colonies belge et française. Elle réunit les rythmes traditionnels et une guitare acoustique empruntée au colon. Mais c’est lorsque marins, soldats et radio déversent dans les oreilles des Congolais boléro, cha-cha-cha, son et guaracha cubains, qu’elle prend véritablement son envol.

«Indépendance Cha Cha»

Musicalement, la rumba congolaise s'inspire essentiellement du son. Elle s'en émancipe rapidement grâce à un jeu de guitare électrique impressionnant. Socialement, elle est à la fois un exutoire, un outil d’émancipation et une forme de lutte pour reconquérir une humanité que le colon avait décidé de nier. Elle devient ainsi la bande-son d’une revendication indépendantiste toujours plus forte.

Son heure de gloire est atteinte lorsque Joseph Kabasele (dit «Grand Kallé») et son African Jazz s'envolent en janvier 1960 à destination de Bruxelles. Ils y rejoignent Patrice Lumumba, futur premier ministre de la République du Congo, qui participe à la Table ronde sur la question de l’indépendance de la colonie. A Bruxelles, l’African Jazz compose le morceau Indépendance Cha Cha qu'il enregistre dans la foulée. C'est ce morceau qui symbolisera la victoire et sera joué à la radio le 30 juin lorsque l’indépendance est proclamée. Premier tube panafricain, il devient omniprésent sur les ondes. Quant au disque, il est le must que toute famille congolaise détentrice d'une platine se doit de posséder. Indépendance Cha Cha est la bande-son de la plupart des nombreuses révolutions africaines des années 1960. L’African Jazz, l’OK Jazz, les Bantous de la Capitale, puis Tabu Ley Rochereau (père de Youssoupha) sont les Beatles et les Rolling Stones du continent.

Filmer par amour de la musique

Alors qu’elle a été l’objet de nombreux livres et articles, peu de films retracent cette épopée musicale unique en Afrique. Alan Brain, le réalisateur de The Rumba Kings, est Américano-Péruvien. Il séjourne à Kinshasa de 2007 à 2014 en tant que cinéaste pour la mission de maintien de la paix des Nations unies. Lorsqu’il entend Independance Cha Cha, c’est le coup de foudre. «J’ai commencé à filmer par amour de la musique. Et puis certains des musiciens de cette époque ont commencé à disparaître. Je me suis rendu alors compte de l’urgence de finir mon film», explique-t-il au bout du fil.

The Rumba Kings est un documentaire titanesque, entre autres par son incroyable mise à jour d’archives et les nombreux entretiens. Papa Wemba et Manu Dibango sont même de la partie… Au final, sept ans de labeur pour une sortie du film quelques mois avant l’inscription sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco.

Buena Vista congolais

Si Alan Brain s’appelait Wim Wenders et s’il avait mené son travail quelques années plus tôt, son film aurait peut-être déclenché un phénomène de type Buena Vista Social Club. Las, aujourd’hui la plupart des papys de la rumba congolaise s’éteignent. Le film n’en a que plus de valeur: un ultime témoignage avant de tourner la page. Ou pas.

Dans son échoppe de Brazzaville Records, qui est tout à la fois magasin de disques, centre culturel et studio d’enregistrement, Karl Mayala estime, lui, qu’il faut aller de l’avant. «Il y a eu cet âge d’or qui a cristallisé ce qu’on a pu faire de mieux. A partir de là, on n'a fait que copier. Malheureusement, la chaîne de transmission s’est cassée. Aujourd’hui, un jeune groupe de rock connaît les pionniers et les respecte. Idem pour le rap. Alors que moi, quand je rentre au pays, les gens sont étonnés que quelqu’un de ma génération s’intéresse encore à cette musique.»

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Karl Mayala a sorti plusieurs compilations, suit de près l’activité des rares interprètes de rumba congolaise actuelle (dont Laurent Canta Nyboma ou Dina Vangu), et officie parfois en tant que DJ. «L’inscription sur la liste de l'Unesco amène beaucoup de prestige. Mais le vrai travail commence maintenant: j’aimerais assister et participer à une mise en avant intelligente de la rumba congolaise, de ses techniques, de son esprit et de son message.» Un pas dans cette direction est fait par le festival Black Movie qui propose, dans le cadre d’un focus sur le documentaire musical, deux projections de The Rumba Kings, une diffusion en streaming et une table ronde. «Dans mon cœur, j’aimerais être Congolais, conclut, quant à lui, Alan Brain. Je suis épris de leur énergie incroyable, de leur résilience joyeuse.»

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Black Movie, Genève, du 21 au 30 janvier. Projections de «The Rumba Kings» samedi 22 (Cinélux, 16h45) et dimanche 30 janvier (Grütli, 21h).

«Rumba congolaise et enjeux de l’inscription au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco», table ronde le jeudi 27 (Fonction: Cinéma, 18h30).