La nuit avant que l’on disperse les cendres de ma mère sur l’île de Martha’s Vineyard, je fis un rêve dans lequel elle apparaissait de façon frappante.

Si Kafka a écrit une douloureuse «Lettre au père», l’Américain Richard Russo, lui, s’est littéralement flagellé pour sortir de ses tripes ce récit autobiographique où, au fil d’anecdotes souvent tragiquement drôles, il brosse le portrait de sa propre mère – Jean –, une femme toxique, castratrice, obsessionnelle, autoritaire, bourrée de tocs, constamment shootée au valium. Et monstrueusement possessive, puisqu’elle ne cessera de lui coller aux basques comme une ombre, de déménagements en déménagements: même après le mariage de celui qu’elle appelle «Ricko-mio», elle n’arrêtera pas de s’incruster dans sa vie intime, lui infligeant sa présence jusque dans le minuscule mobile-home qu’il avait loué avec son épouse Barbara, dans l’Arizona, à l’époque où il galérait avant de devenir le merveilleux auteur de Mohawk et du Déclin de l’empire Whiting. De Gloversville à Phoenix, de Tucson à Camden, Russo retrace ses multiples bivouacs à travers l’Amérique avec, à ses trousses, ce cerbère qui l’espionne du haut de son petit nuage hystérique. «Elle ne nous avait jamais considérés comme deux personnes distinctes mais plutôt comme une entité unique, tels deux jumeaux nés à vingt-cinq ans d’écart, deux petits pois dans la même cosse génétique» se lamente Russo, prisonnier d’un «drame à deux personnes» qu’il tente de conjurer dans ces confessions aux allures d’épitaphe. Des confessions qui n’ont pourtant rien d’un reniement ni d’un règlement de comptes: il y a beaucoup de compassion filiale – et un sens quasi-évangélique du pardon – dans cet Ailleurs, où Russo finit par se résigner à son sort et par reconnaître que c’est grâce à sa cinglée de mère qu’il est devenu romancier. En se réfugiant dans ses chimères, pour fuir celle qui fut peut-être sa muse, bien malgré lui…

Richard Russo

Ailleurs

Trad de l’anglais par Jean Esch

10-18, 261 p.

3 étoiles