On connaît tous cette femme de 40 ans, mariée, deux enfants, une belle maison, une belle carrière, un mari en costume cravate et des sacs à 3000 balles. Un jour, elle croise un type sympa, vieillissant mais avec de beaux restes, un peu velléitaire, un peu contemplatif, qui s’est laissé engluer dans une vie de beauf sans même s’en apercevoir. Parce qu’elle cherche une issue à son destin bourgeois, elle se persuade qu’au-delà des cinq à sept, une histoire est possible qui concilierait leurs deux mondes. Elle est consultante, il est livreur de nourriture pour chiens.

Dans Connemara, son premier roman après le Goncourt qu’il remporte en 2018 avec Leurs Enfants après eux, Nicolas Mathieu raconte l’histoire universelle du désir et de ses mirages – le travail de l’inconscient qui, le temps d’un envol amoureux, auréole l’autre de tout ce dont on manque soi-même. A la fin, parce que c’est toujours la réalité qui gagne – le fossé des classes, les déterminismes – la désillusion arrive comme une fatalité, nécessaire et cruelle. Dans ce livre, elle s’abat comme la foudre, sur un air de Michel Sardou.

Le popu et le précieux

Ce qu’on aime d’abord, dans les livres de Nicolas Mathieu, c’est le plaisir manifeste que prend l’auteur à se couler dans la tête de ses personnages, la justesse avec laquelle il rend compte de leurs mondes (le consulting, le hockey sur glace), et sa manière de brosser un personnage en quelques détails significatifs: elle porte des jupes Isabel Marant, il roule en 308 break, tel jeune cadre porte des Church’s et une veste cintrée, dans telle famille, on s’offre des Thermomix aux grandes occasions.

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On aime aussi son art de faire cohabiter sur la même page, d’écrire dans un même mouvement, les dialogues les plus crûment ordinaires avec des formules intensément poétiques et parfaitement concises. Les mots de tous les jours, piqués de lumière.

Il se pourrait, d’ailleurs, que cette langue harmonieusement paradoxale, qui tricote le popu et le précieux, soit à l’image de l’auteur lui-même, qui refuse volontiers l’étiquette de «transfuge de classe» et qui, pourtant, en arbore tous les symptômes: fidélité revendiquée à la gauche et au prolétariat, regard acéré sur tout ce qui manifeste la distinction ou le mépris de classe, et collection de chaussures Paraboots (dans lesquelles, lorsqu’il ne les porte pas, il met des embauchoirs – la question de savoir si les embauchoirs et les Paraboots sont de droite étant, évidemment, sujette à débat). A ce propos, T, le magazine du Temps, publiera le samedi 19 février un grand entretien avec Nicolas Mathieu, dans lequel ces questions-là seront développées, entre autres.

Le temps qui fuit

Reste un roman qui, parfois, semble se diluer (et nous perdre, éventuellement) dans la vie quotidienne de ses protagonistes. Conséquence d’un procédé narratif qui, en même temps, permet de belles fulgurances: souvent, chez Nicolas Mathieu, les moments charnières se jouent en quelques mots, à peine une phrase entière, tandis que l’essentiel du texte sert à poser les conditions du drame en puissance: l’ordinaire des jours, le travail, la famille, les amis. La psychologie des personnages, elle, est essentiellement rendue par de longues enfilades de souvenirs, d’enfance puis d’adolescence, comme autant de jalons constitutifs des (tristes) adultes qu’ils sont devenus. C’est aussi ce qui agace, parfois, dans ce livre: l’impression que la femme et l’homme de 40 ans ne sont que les sous-produits amers et usés de leur éclatante jeunesse. Comme si nul n’échappait aux regrets.

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Enfin, c’est la première fois que Nicolas Mathieu déroule un roman sans intrigue policière. Il faut donc, pour trouver du plaisir dans sa lecture (et il y en a à prendre), déposer d’emblée toute envie de trépidation et de suspense. Connemara est un roman qui raconte la vie à 40 ans, quand le temps s’enfuit et que l’air vient à manquer, entre les enfants qui grandissent et les parents qui s’amenuisent. La succession des générations, le conformisme social et les petites révoltes, les désirs plus grands que l’existence. Ses protagonistes, on les connaît par cœur: c’est une sœur, un voisin, sa meilleure amie, les copains d’enfance. Si bien que l’on serait tenté de l’écrire comme dans une autre chanson populaire: on a tous quelque chose en nous de Connemara.


Grande interview de Nicolas Mathieu à lire le 19 février dans T, le magazine du Temps.

Connemara

Nicolas Mathieu

Actes Sud Editions, 400 p.

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