Elle a les yeux félins. Perçants, même. S'asseoir en face d'elle, c'est accepter d'être dévoilé. Omara Portuondo a des allures de Pythie, de voyante extralucide, de liseuse dans le marc. Elle pose sur la table une main fine de septuagénaire qui ne fait pas son âge. On hésite à faire de même, de peur que la chanteuse du Buena Vista Social Club n'exploite quelque don caché de chiromancienne. Il y a, autour d'Omara Portuondo, une aura mystérieuse qui joue pour beaucoup dans son charisme. Sa longue chevelure noire dressée en chignon frémit lorsqu'elle se lance dans un éclat de rire presque chanté. Comme une Gitane aux pays des fumeurs de Havane.

On se souvient d'elle pour une larme. Dans Buena Vista Social Club, le film de Wim Wenders, elle souffle une chanson d'amour au vieux conteur Ibrahim Ferrer. Les yeux rougis, elle se jette dans ses bras. Et tous les doutes quant à l'opération cubaine, à ce que l'on peut légitimement prendre pour un immense coup de marketing, se dissipent un instant. Omara Portuondo n'est pas une rescapée de la scène havanaise. Pour qu'elle rejoigne le projet Buena Vista Social Club, Ry Cooder, le sémillant producteur du disques sorti en 1997, n'a pas eu besoin de lui réapprendre le chemin des studios ou l'atmosphère des scènes. Omara Portuondo est chanteuse dans l'âme. Mais aussi de métier, depuis cinquante ans. Elle est d'ailleurs intarissable lorsqu'elle évoque ses débuts. Comme pour rappeler que sa voix est née bien avant le séisme Buena Vista Social Club.

«Cuba a toujours été un carrefour pour les cultures du monde, raconte la diva. Je me souviens que nous écoutions autant les premières formations de són que l'orchestre de Glenn Miller. Puis, nous avons très vite été fans des Beatles. Tout cela se retrouvait dans notre musique. Le fait que le pianiste et compositeur français Michel Legrand soit venu à La Havane a beaucoup compté. Je chantais ses morceaux. Dans un spectacle au célèbre club Tropicana, nous pouvions passer d'un thème traditionnel à une orchestration de Bach sur un arrangement jazzy. Tout cela cohabitait merveilleusement.» Omara Portuondo se lance ensuite dans une comparaison saisissante entre les creusets de La Havane et de La Nouvelle-Orléans. La genèse du són comme un décalque de celle du jazz. Dans les deux villes, la même explosion de sonorités, d'influences paradoxales, de rythmes métissés. Alors on conçoit mieux combien Cuba a toujours été un épicentre pour les musiques latines. Et l'arrivée au pouvoir de Fidel Castro, en 1959, n'y a rien changé.

La question politique est toujours délicate à aborder. Il semble que les Cubains n'aiment pas partager ce genre de choses avec des étrangers. De crainte d'être une nouvelle fois incompris. Avant que la question ne soit traduite, Omara Portuondo est déjà sur ses gardes: «Je sens que vous ne parlez plus de musique… Le régime castriste? Il n'a pas modifié grand-chose. Malgré la rupture des relations avec les Etats-Unis, nous avons continué à écouter des musiques du monde entier. Sans distinction. Et la musique cubaine s'est toujours exportée. Il n'y a qu'à voir le succès de l'orchestre de són Los Van Van et celui du Buena Vista Social Club. La musique est un langage apolitique.» En deux ou trois phrases, l'affaire est réglée. Omara Portuondo n'ira pas plus loin. L'enjeu musical reste prioritaire.

Avec la sortie de l'album Buena Vista Social Club, le monde découvre un son qui lui était jusqu'alors partiellement inconnu. Le disque est présenté comme une version canonique de la musique cubaine traditionnelle. Omara Portuondo relativise: «A Cuba, ces chansons et cette manière de les interpréter font partie du patrimoine. Tout le monde les connaissait. Ce n'est pas une nouveauté, mais je crois qu'il est utile que la musique latine ne se limite pas, pour les gens, à la salsa new-yorkaise. Nous représentons une autre culture.»

Dans son premier disque personnel à l'égide du Buena Vista Social Club, Omara Portuondo poursuit l'œuvre de ses compères papys cubains. En onze chansons, la fiancée du feeling effeuille les cha- cha, boléros, et autres mélopées de l'insulaire Cuba. En compagnie du miraculeux pianiste Rubén González, de Compay Segundo et d'Ibrahim Ferrer, elle façonne une musique contemporaine aux couleurs d'antan. Nostalgique des premiers chants de la légendaire vocaliste Maria Teresa Vera, Omara Portuondo possède un timbre rare, sans une ride.

Omara Portuondo: Buena Vista Social Club Presents: Omara Portuondo (World Circuit/RecRec)