Twist à Saint-Tropez, Sea, Sex & Sun, La Madrague... Tant de tubes de l’été, tant de prospectus sur papier glacé, tant d’offres spéciales pour des vacances de rêve ont ancré au cœur du citoyen consommateur la certitude que le monde lui appartenait, qu’aller se griller la couenne sous les tropiques était un droit inaliénable. Confiné, voyant les sables blancs et les cocotiers s’éloigner, il a le temps d’apprendre que les vacances n’ont pas été créées le 7e jour, du moins pour les gueux. Dans les années 20, les ouvriers neuchâtelois travaillaient dix heures par jour, six jours par semaine, et après ils s’occupaient du petit bétail ou ramassaient du bois de chauffe. «On n’avait pas le temps d’être malade», se souvient un retraité, car un jour de grippe, c’était un jour de salaire en moins. L’assiduité au travail s’imposait comme une morale du peuple; la classe dominante considérait les ouvriers comme des feignants juste bons à traîner au bistrot.

En 1936, le Front populaire lance les congés payés et toute une classe de la population française découvre le grand bleu. Cette hérésie à l’ordre patronal, «douze jours de fainéantise» pour les «salopards à casquette», fait tache d’huile. Dans La Conquête du temps libre (1992), Alex Mayenfisch du collectif Climage, à Lausanne, raconte l’invention des vacances, quand les employés des manufactures chaux-de-fonnières partent «aux quatre vents des cieux». Ceux qui possèdent un vélo poussent jusqu’au lac de Neuchâtel, même si personne ne sait nager. D’autres randonnent sac au dos dans la région. «Les plus belles vacances que j’ai passées, c’est à Balconnaz», s’enthousiasme l’un d’eux: il parle de son balcon... «L’effet d’être libre, c’est quelque chose de phénoménal», disent-ils avec dans les yeux une lumière que les années n’ont pas éteinte. En 1964, le Conseil fédéral impose deux semaines de vacances annuelles pour tous. Et au fil des décennies, loin de l’émerveillement des premiers congés payés, le temps libre est devenu un marché.