Photographie

«Conquistador»: sur les traces de Louis de Boccard en Amérique du Sud

Nicolas Savary s’est plongé dans les archives d’un explorateur suisse du XIXe siècle. Sa lecture des événements est exposée au Musée de l’Elysée

Le héros parfait. Aventurier, collectionneur, un brin mythomane peut-être, entouré de quelques mystères en tout cas. On dit qu’après un accident, il s’est réveillé au fond d’une tombe lorsque la terre a commencé à lui dégringoler dessus. Lui raconte que le cours de sa vie a changé lorsqu’un albatros est tombé raide sur le pont du bateau qui le menait outre-Atlantique. Louis de Boccard est un aristocrate fribourgeois embarqué pour l’Amérique du Sud en 1889. Nicolas Savary, originaire de la même région, lui rend hommage dans une exposition au Musée de l’Elysée qui ne pouvait s’intituler autrement que Conquistador.

En 2010, le père du photographe, brocanteur amateur, récupère une vieille malle dans la liquidation d’une maison à Villars-sur-Glâne. A l’intérieur, un amas de lettres anciennes, un journal de bord, des livres de compte et des photographies. La demeure est celle de la famille de Boccard, la malle appartenait à Louis. Nicolas Savary y plonge avec délices: «Les images, d’abord, étaient très intéressantes, les siennes mais aussi celles prises par d’autres. Il y en avait beaucoup de Samuel Rimathé, l’Eugène Atget argentin, ayant photographié Buenos Aires et ses petits métiers. Le continent est alors en pleine mutation et c’est passionnant de le voir documenté. Puis la correspondance, le journal, les anecdotes… tout cela constituait un univers séduisant.» 

Louis de Boccard, donc, quitte la Suisse pour l’Argentine après des études de biologie à Vienne. Il est censé conduire un troupeau de vaches fribourgeoises au consul, afin de lancer une production locale de Gruyère. «Je voulais alors voir un peu le monde et connaître la faune, les oiseaux surtout, des autres continents», écrira-t-il plus tard. Durant la traversée, il naturalise un albatros sous l’œil admiratif d’un adjoint du directeur du Musée des sciences naturelles de La Plata, alors illustre institution. Il mène ses ruminantes à bon port, administre quelque temps le domaine puis rejoint le musée comme explorateur-préparateur. «Des enveloppes mentionnent un Louis de Boccard au musée mais on n’est pas totalement sûr qu’il y ait travaillé ou du moins qu’il y soit resté. Des tas de gens se sont inventé une carrière là-bas tant le lieu était une référence», sourit Nicolas Savary.

On retrouve notre Suisse comme guide touristique de luxe, comme diplomate envoyé au Chili ou comme explorateur de zones généralement et étonnamment situées aux frontières. En 2014, Nicolas Savary se rend en Argentine et au Paraguay, où de Boccard est décédé en 1956. Aux documents d’archives, affichés ou projetés, il ajoute ses images, librement inspirées de la vie de l’aventurier. A une bicoque au toit de chaume répond une maison délabrée. Une jeune fille en noir et blanc regarde une jeune fille en couleur. Tiens, elles se ressemblent. Le campement sommaire des chutes d’Iguazú est remplacé par une passerelle saturée de touristes. Une femme offerte sur un lit succède aux portraits grivois qui circulaient au tournant du XXe siècle.

Les associations sont parfois évidentes, parfois opaques. Il n’y a pas de légendes. Les portraits modernes figurent pour beaucoup les descendants de Boccard, mais on ne le sait pas. Seul un petit livret apporte quelques éclaircissements.

«Je voulais questionner le pouvoir narratif de l’image, argue Nicolas Savary. L’autre raison est que l’archive de Boccard n’est pas encore cataloguée, elle reste ouverte en termes d’interprétation. Un historien devrait s’y pencher!» Cette relecture tout en évocations fonctionne mieux dans le très beau livre, beaucoup plus fourni en images et accompagné de nombreux textes, dont ceux très personnels et parfois poétiques du photographe.

On se plaît cependant à essayer de tisser des liens ou à imaginer ce personnage haut en couleur dans le monde du XXIe siècle photographié par Nicolas Savary. On se délecte des documents d’archives, entre chasse au tapir et Fribourgeoises se signant à la simple évocation du baroudeur.


Nicolas Savary: «Conquistador», jusqu’au 6 mai 2018 au Musée de l’Elysée. Une version plus historique de l’exposition sera visible du 27 janvier au 28 avril 2019 au Musée gruérien de Bulle,

Catalogue aux éditions RM.

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