Exposition

Conrad Gessner, l’homme-monde

Le Musée national retrace, à l’occasion des 500 ans de sa naissance, la vie et l’œuvre du grand humaniste zurichois

On vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître – sauf s’ils sont numismates, mais on leur souhaite de connaître d’autres passions à cet âge. Dans ces époques reculées, le billet de 50 francs arborait un visage sévère et barbu, coiffé d’une toque plate. Ce regard austère qui vous fixait de l’entrebâillement du portefeuille, c’était celui de Conrad Gessner (1516-1565), éminent naturaliste zurichois dont on fête cette année le 500e anniversaire. Le Musée national lui rend hommage par le biais d’une exposition richement dotée.

Gessner, par ailleurs filleul du réformateur Zwingli, fut l’un des plus grands esprits de la Renaissance, un humaniste racé, un polygraphe qui embrassa des matières d’une diversité aujourd’hui interdite: la bibliographie (sa Bibliotheca universalis de 1545, qui recense 1800 auteurs de tous idiomes, est une des premières du genre), la philologie (il expose les caractéristiques de 110 langues différentes dans les 21 volumes de ses Mithridates publiés en 1555), la médecine, la minéralogie, la paléontologie (le De Rerum fossilium de 1565 est également pionnier) la botanique et, bien entendu, la zoologie – l’Historia animalium, qu’il commence à publier en 1551, étant son ouvrage le plus connu et l’un des plus célébrés de l’époque, aux côtés par exemple des travaux de l’Italien Ulisse Aldrovandi ou des Français Guillaume Rondelet et Pierre Belon.

Professeur au Carolinum de Zurich – l’ancêtre de l’Université –, Gessner fera également profiter les Lausannois de son savoir en enseignant dès 1537 le grec à l’Académie, alors à peine formée. Une masse de connaissances engrangée à la faveur, comme il est de coutume chez les érudits de la Renaissance, d’un long tour d’Europe des universités: Strasbourg (pour l’apprentissage de l’hébreu), Bâle, Paris et Montpellier (pour celui de la médecine) entre autres. Une formation médicale qui (incongruité pour nous seuls) ne l’empêchera pas de mourir de la peste dans le droit fil de l’épidémie de 1564.

Précision du trait

C’est cette encyclopédie que le Musée national retrace, par le biais d’espaces thématiques. Exception faite des fautes d’orthographe qui constellent un peu trop souvent peut-être les descriptifs en français, c’est un enchantement: les fonds mis au jour par la Bibliothèque centrale de Zurich sont d’une richesse rare, qu’ils mettent sous l’œil les productions de Gessner lui-même, ou celles, pour comparaison, de ses contemporains – ainsi l’amateur pourra-t-il plonger le nez presque à fleur d’éditions anciennes du De humani corporis fabrica (le manuel d’anatomie d’André Vésale, grand rénovateur de ce pan de la médecine dans les années 1540), des cosmographies d’André Thevet, ou de la Carta Marina, cette carte courant de la Baltique à l’Ecosse et à l’Islande, constellée de monstres marins et réalisée par l’archevêque d’Uppsala, Olaus Magnus, en 1539.

Bien entendu, ce sont les domaines botanique et animalier qui réservent l’émerveillement le plus intense. Certaines des images utilisées par Gessner, comme ce portrait d’un rhinocéros unicorne emprunté à Dürer pour l’Historia animalium, sont devenues iconiques. Mais les propres dessins du naturaliste zurichois sont eux aussi époustouflants, et particulièrement dans l’espace végétal: tulipes, figuiers, hémérocalles d’un rouge à peine passé par les siècles, tout ici montre un trait incroyablement fin, d’une grande précision documentaire – chaque plante est représentée en éclaté: fleurs, pétales, tige, racines, graines, etc.

Au-delà de leur poésie et de leur beauté, la précision de ces planches indique qu’avec Gessner (et avec certains de ses contemporains, soyons fair-play), l’histoire naturelle change de registre et revoit ses pratiques. Pour résumer grossièrement, le ton du naturalisme, jusqu’à la Renaissance, était donné par Pline l’Ancien, né en 23 et mort sous les cendres du Vésuve lors de l’éruption de 79: sa monumentale Naturalis historia (37 volumes!) ne donnait que peu de part à l’enquête de terrain par rapport à la compilation de sources anciennes – c’est d’ailleurs certainement l’une d’elles qui a incité Pline à imaginer en Inde des dragons (c’est-à-dire des serpents) assez costauds pour étouffer un éléphant.

Evêque de mer

Avec la Renaissance, et entre autres avec Gessner, le paradigme change: l’observation prend le dessus – le réalisme de ses planches en témoigne assez largement. En termes techniques, on dit que les «vista» (les choses vues) remplacent les «lecta» (les choses lues). Cela ne marchera pas toujours: le XVIe siècle est encore riche en prodiges, et Gessner lui-même colporte par exemple la légende de l'«évêque de mer», un monstre mi-homme mi-poisson qui avait toutes les chances de n’être que ce que nous appelons aujourd’hui un «ange de mer», à savoir un requin du genre «squatina». Mais cet effort visant à voir par soi-même les objets de la nature (c’est d’ailleurs le sens premier du mot «autopsie») pour pouvoir les décrire ou les représenter correctement s’avérera d’autant plus nécessaire que, depuis l’accostage de Christophe Colomb à Guanahani le 12 octobre 1492, les grands voyageurs ne cessent de découvrir dans le Nouveau Monde des étrangetés naturelles susceptibles de troubler bien des esprits.

C’est ce moment de bascule – qui à l’époque concerne d’ailleurs également de nombreux autres domaines, de la médecine à la géographie – que le Musée national donne à voir: un entre-deux, pas encore tout à fait saisi par la pure objectivité scientifique, pas encore tout à fait délaissé par l’immanence fabuleuse de la nature. ν


A voir

«Conrad Gessner 1516-2016». Musée national, Museumstrasse 2, Zurich. Jusqu’au 19 juin.

«Tropicales de salon, origine et diversité des Gesnériacées», jusqu’au 16 octobre, Conservatoires du Jardin Botanique de Genève

A lire

«Facetten eines Universums. Conrad Gessner 1516-2016», dirigé par Urs B. Leu et Mylène Ruoss, Verlag Neue Zürcher Zeitung.

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