«La conscience de Werth c'est tout droit»

Sa probité intellectuelle a valu à l'«insoumis» Léon Werth l'amitié de nombreux écrivains et artistes, malgré son caractère ombrageux. Un demi-siècle après sa mort, c'est surtout un écrivain qu'on n'a pas fini de redécouvrir.

Gilles Heuré. L'Insoumis. Léon Werth 1878-1955

Léon Werth. Clavel chez les Majors. Les deux chez Viviane Hamy,334 p. et 284 p.

Depuis quinze ans, l'éditrice Viviane Hamy travaille à faire reconnaître l'œuvre injustement méconnue de Léon Werth, le dédicataire du Petit Prince de Saint-Exupéry. Pour le cinquantenaire de sa mort, voici donc une nouvelle poussée de fièvre Werth avec un essai biographique, la redécouverte d'un roman et trois rééditions en poche, dans la collection Bis: La Maison blanche (récit où l'écrivain s'applique à «explorer gaiement la maladie»), Clavel soldat (témoignage d'un antimilitariste engagé volontaire sur les tranchées de 14-18) et 33 Jours (compte rendu implacable de l'exode de l'été 40 sur les routes de France).

D'une guerre à l'autre, Léon Werth n'aura en effet cessé d'exercer son sens critique comme une arme, en toute indépendance d'esprit. Sa probité intellectuelle a valu à cet «insoumis» au tempérament ombrageux, peu soucieux de reconnaissance officielle, l'amitié de nombreux intellectuels et artistes parmi lesquels l'historien d'art Elie Faure, les écrivains Octave Mirbeau, Valery Larbaud et Léon-Paul Fargue, l'historien Lucien Febvre, le militant communiste Victor Serge, les peintres Paul Signac et Maurice Vlaminck,... Ce dernier a laissé de lui un beau portrait cité par Gilles Heuré: «La conscience de Werth c'est une grande ligne de chemin de fer, c'est tout droit, direct, pas de bifurcation, pas d'embranchement. Il se rappelle toujours ce qu'il a écrit, ce qu'il a dit. Impossible de le prendre en contradiction avec lui-même. Pour tout ce qui n'est pas clair, sincère, il n'y a ni aiguillage, ni gare.»

Moraliste, Léon Werth? Il n'aimait pas ce mot (pas plus que celui de critique) mais c'est bien ainsi que le considérait Saint-Ex, qui écrivit pour lui, sans le nommer par crainte des représailles, sa Lettre à un otage: Werth était alors réfugié à Saint-Amour dans le Jura, où il tint un Journal 1940-1944 publié sous le titre de Déposition. Dans ce qui n'est pas du tout une biographie à l'anglo-saxonne, mais un essai biographique, Gilles Heuré le dépeint comme son modèle l'aurait souhaité: à travers son œuvre d'écrivain. Dans une approche thématique qui laisse un peu dans l'ombre sa vie quotidienne, mais sans esquiver certaines erreurs de jugement de Werth, qui se méfie du modernisme en art et juge en 1927 que «le génie de Picasso est saisonnier comme celui des maîtres de la couture» - opinion dont il démordra pas.

Ne jamais céder à l'air du temps pourrait être la devise de ce chroniqueur féroce mais sagace, qui se fait remarquer à ses débuts par une attaque en règle de Maurice Barrès (neuf ans avant le retentissant procès que lui feront Aragon, Breton et Soupault). Le consul Claudel et le louvoyant Gide sont aussi les bêtes noires de ce sympathisant de gauche, naturellement antimilitariste, comme il sera plus tard anticolonialiste dans ses reportages de Cochinchine. Mais qui se porte volontaire pour partir au front en 1914. Blessé, il se sert de son hospitalisation pour écrire Clavel chez les Majors, suite de Clavel soldat, où l'on passe du front aux hôpitaux sans changer de ton: c'est toujours le même regard précis porté sur les hommes qui l'entourent, leur mesquinerie et leurs faiblesses. Romancier ou témoin de son temps, c'est sur son expérience humaine concrète que l'auteur s'appuie.

S'il s'en prend aux gradés, Werth-Clavel n'épargne pas ses compagnons de misère, coupables à ses yeux du péché capital de bêtise. Leurs préjugés stupides, leur racisme et leur xénophobie lui sont une blessure plus inguérissable que celle reçue à l'épaule: «Par la vie au front, par la vie à l'hôpital, Clavel n'a plus la même idée des hommes. L'humanité lui paraît plus animale.» Malgré les beaux portraits du compatissant médecin Hénault, de son amante Valentine ou du champion du réformisme Pierre Malgrin (lequel offre au livre quelques pages de respiration drolatique), c'est cette vision pessimiste de «dégoût universel» qui l'emporte. Un réquisitoire contre la guerre qui reste étonnamment moderne grâce à son style sec, nerveux et singulièrement vivifiant. Il faut lire Werth!

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