Constantin Cavafy

et les nouveaux «barbares» de l’EI

Les images diffusées par l’«Etat islamique» nous terrifient. Mais elles savent aussi user d’un langage que nous comprenons, comme le montre le poète grec né à Alexandrie dans un de ses poèmes

Que voit-on vraiment dans les vidéos où l’autoproclamé «Etat islamique» (EI) chronique inlassablement ses exactions?

Ce qui trouble le plus à leur égard – si on accepte de mettre l’horreur entre parenthèses –, c’est qu’elles changent diamétralement de sens selon ceux qui les regardent. Appas et propagande pour les sympathisants, crainte et dégoût pour la communauté internationale, les démocraties occidentales en première ligne.

Mais les images sont bien les mêmes. Ce qui séduit les uns dans les vidéos de l’EI est conçu pour aussi choquer les autres, et vice versa. Une telle ubiquité est rare à une époque où les références visuelles se font toujours plus consensuelles et univoques, notamment sous le signe de la consommation à l’échelle globale.

On aurait tort de réduire cette bivalence à une simple question de différence culturelle, tant est claire la volonté de réunir sur un même support visuel deux visions du monde antithétiques. Tuer, détruire n’y sont pas tant des actes réalisés pour eux-mêmes qu’afin de les faire voir. En regardant les barbares.

Ce sont les mots qui viennent spontanément à l’esprit, pour paraphraser le titre d’un célèbre poème de Constantin Cavafy, «En attendant les barbares». Dans une ville indéterminée, en un temps sans âge, les habitants se demandent anxieusement quand arriveront les barbares qu’on annonce à leurs portes. Avec l’angoisse de l’attente, la société se relâche: les autorités restent impuissantes, les activités ordinaires se figent. Mais qui sait si, au fond, la venue des envahisseurs n’est pas davantage désirée que redoutée, parce qu’elle remet justement tout en question? La ville est presque déçue lorsqu’elle apprend que les barbares ne viendront plus, du moins pas aujourd’hui. Elle a conscience que leur existence hypothétique confortait par ricochet les certitudes de la cité, ou qu’elle résolvait fantasmagoriquement ses contradictions en lui permettant de se projeter hors d’elle-même.

Le sens du poème, en dépit d’une sensation d’évidence, reste volontairement énigmatique sur ses tenants et aboutissants. On devine néanmoins que les barbares sont une fiction, qu’ils désignent une réalité, voire une aspiration interdite, contraires aux valeurs avouées de la société civile, mais dont celle-ci a pourtant besoin. A travers les barbares, la ville rêve une réalité «brute» à laquelle elle se dérobe fatalement du fait de son haut niveau de culture et d’humanité.

Lu à la lumière des préoccupations contemporaines, le poème annonce les interrogations (discutées) sur notre propre responsabilité dans le réveil de la barbarie et les rapports ambivalents que nous entretenons avec elles. Aujourd’hui, la puissance des images terroristes relativise la distance entre l’attente et l’arrivée.

A travers elles, nos «barbares» sont déjà là. Le poème de Constantin Cavafy les rattache à notre fascination plus générale pour les fantasmes visuels et les pièges de la réalité différée. Même si les vidéos de l’EI sont avant tout un instrument de propagande à destination des milieux radicalisés, elles sont aussi exemplaires d’un certain rapport à l’image que nous partageons avec ceux qui les filment.

A mi-chemin entre télé-réalité morbide et snuff movie. Elles parlent notre langage, pour lui faire dire le contraire de ce que nous sommes.

«Pourquoi nous être ainsi rassemblés sur la place? Il paraît que les barbares doivent arriver aujourd’hui. Et pourquoi le Sénat ne fait-il donc rien? Qu’attendent les Sénateurs pour édicter des lois? C’est que les barbares doivent arriver aujourd’hui. Quelles lois pourraient bien faire les Sénateurs? Les barbares, quand ils seront là dicteront les lois» (Trad. Dominique Grandmont, Gallimard, 1999)