Catherine Dana. Première suée de sel. Fayard, 286 p.

Le titre, mystérieux, est extrait d'une citation d'Edouard Glissant: «Il voit l'écume originelle, la première suée de sel. L'Histoire, qui attend.» Catherine Dana se frotte dans son deuxième roman à un sujet périlleux. Un étudiant africain musulman de 33 ans, Sekou, et une enseignante juive de 35 ans, Gabrielle, s'éprennent. Il ne s'agit pas d'une passade, mais de la rencontre de deux âmes sœurs aussi bien que de deux épidermes. A partir de là, on pouvait craindre une énième version de Roméo et Juliette, ou, au contraire, qu'un infranchissable mur d'incompréhension ne se dresse aussitôt entre les deux amoureux.

Catherine Dana évite ces écueils. Elle sait dire l'amour des corps aussi bien que les soudaines colères et perplexités. Malgré l'amour et l'acceptation, au moins partielle, des différences, le lourd bagage culturel de chacun des amoureux ne peut qu'entraîner lentement ce couple dans le constat d'une vie commune impossible. Loin de tourner à la haine, l'amour survit à cette impossibilité, mais il ne peut s'accomplir. Gabrielle, juive athée, est pourtant prête à braver le refus de ses parents, prête même à devenir musulmane d'une manière purement formelle, pour lever les obstacles, mais comment accepter l'attentisme de Sekou, sa soumission à des us et coutumes qu'il n'approuve pourtant pas? Comme l'excision, par exemple, ou le pouvoir des pères de choisir l'époux de leurs filles et de leurs fils, ou d'y renoncer, s'ils le veulent bien. Sekou, lui, devenu mathématicien, est prêt à faire sa vie en Europe et à épouser Gabrielle. Mais il ne veut, ne peut, dit-il, le faire qu'avec l'accord de ses parents. Or, les familles sont inflexibles. Non pas haineuses, mais si solidement ancrées aux ancestrales certitudes qu'elles sont prêtes à renier leurs enfants.

L'originalité de ce roman tient à sa façon d'explorer par l'intime, dans le dédale de l'amour, et non dans un discours sociologique ou politique, un thème très actuel et diablement alambiqué.