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David Chipperfield (à droite) et Simon Kretz
© Tina Ruisinger

Architecture

Construire Londres à la Suisse

L’architecte britannique David Chipperfieldet son confrère zurichois Simon Kretz travaillent à la résurrection d’un quartier en friche de Londres. En croisant les méthodes de planification anglo-saxonne et suisse, l’une permissive, l’autre réglementée

Londres, son dynamisme immobilier, ses exubérances architecturales, son chaos citadin. La Suisse, sa sévère planification urbaine, la prise en compte de la voix des citoyens, ses constructions raisonnables. Deux extrêmes, deux politiques, deux cultures. Et s’il était possible de tirer le meilleur de ces approches pour concevoir un nouveau quartier londonien, dont le projet est bloqué en raison de dissensions multiples?

C’est la réflexion commune à Sir David Chipperfield et à Simon Kretz. Le premier, 64 ans, est un architecte britannique au rayonnement international. Il est l’auteur célébré du Neues Museum à Berlin, du Museo Jumex à Mexico, de l’annexe du Kunsthaus de Zurich en cours de construction. Ses valeurs sont la substance, la permanence, le sens. Loin des architectes stars qui imposent leur style à un lieu, il s’adapte à chaque projet à la tradition d’une ville ou d’un pays, veillant à mettre une construction en relation avec son environnement.

Le second, 36 ans, est un architecte, urbaniste et chercheur alémanique, enseignant à l’Institut de l’aménagement urbain de l’Ecole polytechnique de Zurich.

L’un et l’autre ont été réunis, une année durant, par le programme philanthropique de Rolex, Mentor & Protégé. Lancée en 2002, l’initiative permet à un créateur expérimenté de partager son expérience avec un jeune artiste, dans les disciplines du cinéma, du théâtre, des arts visuels, de la littérature, de la danse, de la musique et de l’architecture. Les projets du mentorat 2016-2017 ont été présentés en février dernier à Berlin, lors d’un festival des arts organisé par la marque horlogère. La réflexion commune à David Chipperfield et à Simon Kretz sera exposée à la 16e Biennale d’architecture de Venise, qui ouvre le 26 mai. Elle est aussi l’objet d’un livre, On planning – A thought experiment, édité par Walther König et l’ETH Zurich.

Urbanisme responsable

Une exposition et un livre plutôt qu’un projet concret de bâtiment? Au risque d’apparaître comme cérébral, le duo anglo-helvétique s’est livré à un exercice théorique sur l’urbanisme responsable. Mais avec le lest de trois questions concrètes: comment planifie-t-on nos villes? Comment cet aménagement influence la vie des habitants au quotidien? Comment mieux tenir compte des aspirations de ces citoyens?

Les citadins qui vivent à proximité de Bishopsgate Goodsyard dans le quartier de Shoreditch, à l’est de Londres, aimeraient bien qu’on les écoute davantage. Situé au seuil de la City financière, le site est une grande friche en ruine. Elle est investie par des marchés de rue, des magasins provisoires, des terrains de jeux, des restaurants de nourriture organique. Les propriétaires privés des lieux, qui accueillaient jadis une gare ferroviaire, envisagent d’y construire des tours de logements et de bureaux. Les autorités des deux quartiers concernés, Hackney et Tower Hamlets, s’y opposent.

Bishopsgate Goodsyard a le potentiel de devenir une interface de mobilité douce, un espace de détente, une zone d’habitations durables. Un nouveau centre londonien qui montrerait l’exemple au lieu de monter à la verticale en créant un ghetto du luxe, isolé de son contexte. Mais son développement est au point mort depuis dix ans.

La loi des affaires

David Chipperfield et Simon Kretz pensent que la meilleure méthode pour mettre tout le monde d’accord est de tirer à la fois parti de la planification urbaine anglo-saxonne et de son équivalent suisse. D’un côté l’une des moins réglementées au monde, de l’autre l’une des plus strictes. Les forces du libéralisme économique contre celles d’un appareil légal qui veille à la protection de l’acquis et au bien-être de la société urbaine. Jadis affaibli par Margaret Thatcher, le bureau londonien de planification urbaine peine encore à s’opposer aux projets des promoteurs immobiliers qui dopent l’économie londonienne.

Les deux architectes ont fait travailler 36 étudiants en aménagement urbain à l’ETH Zurich sur 9 propositions de développement de Bishopsgate Goodsyard. Les maquettes, plans et réflexions qui en résultent tendent à définir une méthode de travail. Comme de privilégier l’urbanité à l’urbanisation, la première étant les conditions grâce auxquelles une société s’organise et vit dans un processus d’urbanisation. Mais aussi d’encourager la transparence des promoteurs, ainsi que le dialogue entre ces derniers, le public et les autorités de Londres.

David Chipperfield et Simon Kretz envisagent maintenant d’aller voir les différents acteurs du projet, y compris le maire Sadiq Khan, pour leur soumettre leur réflexion. Un nouveau quartier londonien se créera-t-il grâce à une inattendue alliance anglo-suisse? Wait and see.


«Pour moi, la Suisse est un univers parallèle!»

Sir David Chipperfield livre le fruit de son expérience de la construction en Suisse et de son travail avec Simon Kretz.

Quelles sont les différences, selon vous, entre les politiques d’urbanisme de la Grande-Bretagne et de la Suisse?

En Suisse, la dimension de la protection du territoire est plus forte. Le pays a mis en place des autorités qui veillent au respect des principes urbanistiques fondamentaux. A Zurich, vous avez une maquette en bois de la ville qui donne un bon aperçu de sa forme. Cela implique que cette forme a une importance. Nous n’avons pas d’équivalent à Londres. Quel sens cela aurait-il, d’ailleurs, avec toutes ces tours qui se construisent aujourd’hui? Zurich est aussi vulnérable aux forces de l’investissement privé, mais l’équilibre avec l’intérêt public est toujours plus ou moins sauvegardé. J’ai de plus en plus le sentiment que les villes contemporaines ne sont pas abîmées par de mauvaises architectures, mais par de mauvaises planifications urbaines.

Est-ce une lutte entre deux temporalités? L’investissement privé cherche le profit à court terme, tandis que la planification urbaine est affaire de temps longs…

C’est juste, mais l’investissement privé peut aussi avoir une longue-vue. C’est le cas en Suisse. J’ai récemment rendu visite à une société suisse spécialisée dans le bois laminé. La directrice représentait la quatrième génération à la tête de la société. Elle ne s’intéressait pas à la croissance rapide de son entreprise, mais beaucoup plus à sa stabilité dans le temps. Pour elle, l’important était de prendre les bonnes décisions pour assurer ce futur.

Comment trouver le bon équilibre?

Une ville exprime toujours une sorte d’équilibre entre le collectif et l’individuel, entre le civil et le privé. L’économie vient s’inscrire entre ces deux pôles. Dans nos sociétés contemporaines, le consumérisme repousse ces valeurs en dehors des centres urbains. L’achat de biens ou de nourriture est devenu la priorité. Dans beaucoup de quartiers de Londres, il n’y a plus d’endroits publics où s’asseoir, parler et marcher. Il n’y a que des magasins et des restaurants. Le centre de Londres a été transformé en une zone géante de divertissement.

Qu’avez-vous appris des pratiques suisses?

Pour moi, la Suisse est une sorte d’univers parallèle! Vous avez des qualités démocratiques qui sont uniques. Vous avez le sens de ce que doit être le bon comportement d’une société. Au point que s’en est parfois irritant. Si vous ne jetez pas vos déchets de manière correcte, il y aura toujours quatre ou cinq personnes dans votre quartier pour vous remettre à l’ordre. L’idée que chacun est intéressé par ce que fait l’autre me rend claustrophobe. Reste qu’une société démocratique comme la Suisse se soucie vraiment de la qualité de la vie quotidienne.

La méthode suisse peut-elle être appliquée à la culture anglo-saxonne?

Bien sûr que c’est possible. Même si on s’entend dire à Londres: «Non, ce serait trop lent, trop cher, pas assez gouverné par les forces du marché.» Avec Simon Kretz, nous avons mis au point un test de laboratoire. En se demandant comment le développement d’un quartier pourrait se faire contre les pressions commerciales, en intégrant la volonté d’une collectivité d’être écoutée.

Qu’en est-il de l’inverse?

Il est difficile en Suisse d’expliquer pourquoi un projet doit être conçu d’une manière précise, et pas d’une autre. Il est plus facile d’expliquer pourquoi un projet ne devrait pas être conçu comme cela et d’organiser un référendum pour s’y opposer. Pour le nouveau Kunsthaus à Zurich, nous avons perdu deux ans à cause de ces procédures démocratiques. Cela dit, qui a raison? Est-ce que la Suisse incarne le monde trop régulé du passé? Vaut-il mieux adopter les pratiques urbanistiques dérégulées de Londres, Shanghai, Doha ou Chicago? En se disant: «Voilà la réalité du monde contemporain». Mais dans cent ans, lorsque des architectes et des urbanistes iront à Doha, est-ce qu’ils se diront: «Whaou! Ce qu’ils ont fait ici il y a un siècle était vraiment excitant»?

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