L’écrivain et journaliste Lawrence Wright a un incontestable talent pour se mettre au cœur de l’actualité. En 2007, il publie une copieuse enquête sur les sources des attentats du 11 septembre 2001, The Looming Tower: Al Qaeda and the Road to 9/11. L’ouvrage, hélas toujours non traduit, représente une somme impressionnante sur les Ben Laden, leur entourage, et certaines figures du renseignement américain. Dont John O’Neill, du FBI, un destin inouï: il fut celui qui alerta les instances américaines du danger islamiste, alors que la peur du communisme dominait toujours. Licencié, il se retrouva… chef de la sécurité du World Trade Center. Cette partie de l’ouvrage a été magistralement adaptée en série en 2018.

Ces dernières années, Lawrence Wright s’est intéressé au hacking politique, et surtout aux virus. L’année 2020 étant ce qu’elle est, on peut supposer que son éditeur a pressé le pas pour sortir The End of October, selon le titre original, ou Contagion. Comme fiction tombant pile dans l’actualité qui tétanise le monde, on ne peut faire plus opportun.

A propos de la série: «The Looming Tower», une genèse du 11 septembre 2001

Un début à l’OMS

Aucun doute, nous sommes d’entrée de jeu dans le scénario d’une pandémie. Le roman commence à Genève, durant une assemblée, soporifique, de l’Organisation mondiale de la santé. Un «Hans Quelquechose» parle de symptômes troublants repérés dans un camp de réfugiés en Indonésie. Henry Parsons, épidémiologiste qui a longtemps affronté Ebola, s’interroge sur ces «fièvres hémorragiques violentes». Il se rend sur place. Coup de malchance, son chauffeur, qui est entré dans le camp, part quelques jours plus tard pour son pèlerinage à La Mecque. L’épidémie commence. Ce covid-là s’appelle Kongoli, du nom du camp. Il va grignoter les territoires à la vitesse que l’on a observée depuis décembre 2019.

Les Etats-Unis sont rapidement touchés, des cités comme Philadelphie ou Atlanta, où vit Henry et sa famille, sont frappées. Dans la galerie de personnages figure une conseillère majeure du président, qui «pensa immédiatement à quel point le pays n’était pas préparé à ça». Au passage, à l’exception d’une scène forte, on relève que le président apparaît peu dans le dispositif de Lawrence Wright – il est même «quasi absent du débat sur les solutions pour stopper la contagion» – mais que le vice-président est un peu détaillé, «ancien gouverneur et animateur de radio connu pour ses manières brusques».

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Les assauts de la Russie

A la calamité naturelle s’ajoute le mal des hommes. Déjà fléchissants, les Etats-Unis sont victimes d’attaques informatiques agressives qui finissent par saper les grands réseaux et mettre le pays à terre. Les connaisseurs sont formels, c’est l’œuvre de la Russie.

Contagion est un peu comme le roman que l’on tirerait du jeu Plague Inc. Il en possède tous les ingrédients: la maladie bien sûr, avec les variations d’intensité et les attributs qu’elle gagne en évoluant, et les gouvernements qui s’écroulent, comme dans le jeu et ses petites fenêtres d’actualité.

La fragilité oubliée du monde

Le souci de l’auteur se concentre sur sa démonstration de la faiblesse des puissances en place. Non seulement les grandes nations bataillent entre elles avec les moyens sophistiqués du moment, mais l’humanité en général se trouve presque sans moyen de défense réel face à un virus d’une telle agressivité.

L’écrivain se place d’ailleurs sous un exergue de Daniel Defoe et son Journal de l’année de la peste, lorsque celui-ci décrivait les «terreurs de la mort» qui «se lisaient sur les figures, dans l’expression des gens». S’appuyant sur son protagoniste principal, chétif scientifique atteint par la polio enfant, Lawrence Wright compose un crépuscule global sans fermer tous les horizons. Plutôt pour évoquer une fragilité humaine oubliée. Il le relève: «Des économies s’effondreraient. Des guerres éclateraient. Pourquoi avons-nous cru que notre époque moderne était immunisée contre les assauts du microbe, fléau le plus fourbe et le plus implacable de toute l’humanité?»

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Roman

Lawrence Wright

Contagion

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laurent Barucq

Cherche Midi, 480 p.