Marie Ndiaye

Rosie Carpe

Editions de Minuit, 340 p.

Jaune, l'enfance de Rosie Carpe: ses souvenirs de la maison familiale à Brive-la-Gaillarde sont nimbés d'un halo doré, dont on ne sait trop si c'est la couleur d'un bonheur éphémère ou la nuance soufrée qui par la suite recouvrira ce qui est agressivement jeune. Rose-Marie elle-même, vêtue de sombre, est grise ou bleue. C'est à Paris, au cours d'études malheureuses, aux côtés de son frère Lazare, qu'elle devient Rosie. Nous n'apprendrons que plus tard le morne enchaînement d'abandons et de trahisons qui la conduit à l'aéroport de Pointe-à-Pitre, à la première page du roman. Elle y attend, lourde, moite et désemparée, que Lazare vienne la chercher, lui qui a réussi outre-mer, croit-elle. A ses côtés, un petit garçon pâle, hébété de fatigue, Titi, cherche à deviner le comportement adéquat.

Pour la première fois, Marie Ndiaye quitte la France pour situer son roman non pas en Afrique mais dans un lieu intermédiaire, la Guadeloupe. Pour la première fois aussi, deux personnages sont désignés explicitement comme «Noirs». C'est Lagrand, celui qui remplace le frère défaillant, entraîné par son double cadavérique, Abel – les références bibliques sont nombreuses dans ce sombre récit –, et Calmette, deux figures tutélaires que Rosie ne sait pas reconnaître d'emblée. Lagrand est beau, intelligent, disponible, dévoué: dans ce monde où chacun trahit, ce n'est pas rien. Il sera donc exploité et bafoué, comme si on ne pouvait pas lui pardonner tant de qualités. Sa propre mère, avec laquelle il a vécu en osmose toute son enfance, l'a renié et maudit dans sa folie. Les parents, chez Marie Ndiaye, sont des monstres d'indifférence et d'égoïsme que leurs enfants s'épuisent à tenter de reconquérir.

Ainsi en va-t-il des Carpe qui se sont débarrassés de leurs rejetons. On apprendra comment en revenant en arrière après cette terrible arrivée à la Guadeloupe. Comment aussi Rosie a pu tomber dans l'hébétude qui la rend irritante et pathétique, absente à elle-même. Encombrée d'un fils désolant, elle en attend un autre: «Quelque chose est arrivé qui me concernait certainement mais hors de ma présence, et après j'étais enceinte, et je ne sais pas comment ni par qui ni quand exactement.»

Flash-back vers l'enfance jaune, avec Lazare, «accablés de confiance froide, impersonnelle» puis aux sources de la dérive: la disparition du frère adoré, le travail écrasant dans un hôtel rose et beige de la banlieue parisienne, une liaison sans amour avec le clownesque sous-gérant, «gentil par hasard», qui obtient de Rosie qu'elle laisse filmer leurs ébats et qui la vole des bénéfices de l'entreprise. Et comme dans les contes, ou dans les récits de Kafka, la jeune femme se soumet sans protester à la loi qui lui est imposée. Porte l'enfant conçu lors de ces rapports dégradants, se laisse dépouiller de son autorité de mère, glisse dans un alcoolisme sans plaisir. Elle délaisse le petit, le voudrait mort. Tout en sachant qu'un jour, il demandera des comptes et qu'il lui faudra payer. Parfois, elle ressent encore «une bonne haine légère et ouatée», elle y puisera l'énergie pour rejoindre à la Guadeloupe le reste de la famille qui l'a abandonnée. L'univers clos de l'hôtel, l'errance de Rosie et de son bébé dans la banlieue grise et moite, le froid intérieur, les irruptions violentes de Lazare sont décrits avec une précision hallucinante, d'un «réalisme exagéré» qui rend encore plus troublants les glissements vers la folie.

Le récit retourne sur l'île, refuge de joyeux vieillards européens qui viennent se fabriquer une deuxième jeunesse sous les tropiques. Les parents Carpe en sont, caricaturaux à souhait: elle, pétulante, exhibe une nouvelle grossesse sous sa petite robe jaune; lui, adjudant à la retraite, est l'amant ronchon d'une toute jeune négresse. Ils renient leurs vieux enfants décevants: Rosie, «au bout du rouleau», vit une sorte d'euphorie démente et laisserait bien Titi, cet agneau sacrificiel, mourir empoisonné si Lagrand n'intervenait pas, pendant que Lazare suit Abel dans la délinquance meurtrière.

Après une ellipse de dix-neuf ans, on retrouvera Rosie, confinée au foyer de Titi, marâtre punie, intouchable. Sa monstrueuse mère a fabriqué une deuxième Rosie, dorée, jaune, qu'elle vend à qui peut payer. Confusion des générations, inceste, prostitution, ces horreurs se déroulent avec une précision onirique, envoûtante. Une forme de happy end désespéré voit chacun à sa place, sans joie, sans espoir, malgré quelques moments d'allégresse fugitive, lorsque Lagrand parcourt l'île au volant de son pick-up. Parfois le récit bascule dans une absurdité irréelle et comique, quand Lazare, couvert de sang, ivre, regarde «Questions pour un champion» dans une gargote ou que Rosie abandonne Titi mourant pour aller voir Astérix et la revanche des Gaulois au cinéma. Ces ruptures ajoutent à l'envoûtement qui retient jusqu'au bout de ce récit profondément troublant, et bien au-delà.

I. R.