Frédéric Polier est ce prince de l’excès qui ose des mises en scène baroques, truculentes, débordant de tous côtés. On se souvient des grands mouvements de «Maître et Marguerite» en 2005, de son «Dostoïevski à Cuba endiablé», l’année d’après, ou de «Cymbeline» en 2009, feu d’artifice estival servi à l’Orangerie, son ancien fief théâtral. La saison dernière, le directeur du Grütli a encore usé de cette folie en propulsant sa fine équipe dans la stratosphère de Rafaël Spregelburd et sa «Paranoïa» givrée. On se demandait donc quel furieux décollage il allait programmer pour «Le Conte d’hiver» de Shakespeare, pièce étrange qui en contient deux, tragédie d’abord, pastorale ensuite.

Pas de décollage furieux au Grütli, depuis mardi. Mais une lecture sage, linéaire, fidèle à la lettre autant qu’à l’esprit. Posée et dans les tons sombres lorsque Léontès verse dans la jalousie infondée et provoque le long sommeil de son aimée. Animée et dans les tons clairs, lorsque tout ce que la Bohème compte de bergers et de bergères fait la fête à l’été. Les qualités d’une telle lecture? L’histoire est parfaitement racontée, on suit le récit dans sa discontinuité – seize ans séparent la première de la deuxième partie — et le public est ravi. Les failles? Une version trop littérale et prévisible pour vraiment subjuguer. Et peu d’actualisation du propos, à l’exception du récit de la fin donné en mode causerie intello.

Le plaisir l’emporte cependant, car, dans un décor grand angle tendu de fins rideaux et bordé de colonnes grecques, chaque comédien donne le meilleur de son talent. Julien Tsongas, dans le rôle de ce roi de Sicile qui conçoit une féroce et inattendue jalousie contre sa femme et son meilleur ami, joue d’abord la folie façon Johny Depp, roulant des yeux trop possédés pour vraiment effrayer. Puis il tonne pour de bon et là, le public est saisi de frisson. Mais c’est quand il empoigne sa fille à peine née et fait mine de la fracasser sur le plancher que l’acteur terrorise l’assemblée. Alors, on y est, dans cette démesure que Shakespeare aime tant chatouiller. En face de lui, Barbara Tobola est parfaite aussi. Elle est sculpturale en reine offensée, charmante en bergère évaporée. Formée au chant et à la danse, cette comédienne qui a beaucoup travaillé avec Anne Bisang, François Marin et Guy Jutard semble toujours avoir une longueur d’avance. Camille Giacobino donne la pleine mesure de Paulina, dame patronnesse et tigresse de la cour, tandis que Diego Todeschini fait de son Autolycus un escroc formidablement allumé. Il faut citer tous les comédiens de cette plantureuse distribution – dont Frédéric Polier a d’ailleurs souligné au moment des saluts qu’elle serait désormais menacée par les coupes budgétaires —. Dire la fraîcheur enjouée de Stella Guiliani dans le rôle de l’épargnée Perdita, la candeur jamais niaise de Cédric Dorier dans le difficile personnage de Florizel, l’art de l’absurde de David Marchetto et d’Adrian Filip, la justesse comique de Jean-Alexandre Blanchet transformé en berger et, évidemment, le regard joliment fatigué de Polixenes, alias Pietro Musillo, comédien-scénographe qui prête son élégance viscontienne au roi de Bohème sans cesse bousculé.

Elle est là, aussi, la prouesse de Polier. S’être constitué une équipe fidèle et vaillante – le metteur en scène, dit-on, laisse les comédiens relativement «libres» avec leur personnage — qui, au fil des créations, forme une belle famille. François Florey, Camillo attentif et discret ici, en fait aussi partie. Le théâtre en clan, en bande. Cette vertu sert le spectacle donné dans la grande salle du Grütli. Comme le sens musical du metteur en scène qui joue de plusieurs instruments en amateur et demande au violoniste Philippe Koller de composer des airs en lien avec le récit. Le musicien genevois a conçu et interprète une partition variée qui va de la mélodie la plus suave aux bruits les plus incongrus, partition que relaie avec un bel esprit le violoncelliste Giacomo Grandi.

On le voit, le spectacle ne manque pas de qualités. Et les applaudissements énergiques de la première ont témoigné de cette belle facture. Tant pis pour l’approche plus personnelle ou la lecture en rupture. Shakespeare est toujours vivant, là est l’important.

Le Conte d’hiver, jusqu’au 14 février, Théâtre du Grütli, Genève, 022 888 44 88, www.grutli.ch