Evans naît en 1903 à Saint Louis, dans une famille bourgeoise du Middle West. Il a quatre ans quand son père, cadre supérieur dans la publicité, décide de s'installer dans une banlieue aisée de Chicago. Ce n'est pas un élève brillant: il fuit très vite le collège. Loin de cette autorité qu'il déteste, loin des conventions académiques, il développe un goût immodéré pour la littérature contemporaine. Et rêve de devenir écrivain. Ses idoles? Le poète et romancier T. S. Eliot, originaire comme lui du Middle West, l'Irlandais James Joyce, Baudelaire, le moderniste, Flaubert, le naturaliste…

A vingt ans, il ne pense plus qu'à partir pour la France. Ce sont les années folles, les artistes américains – Hemingway, Ezra Pound, Dos Passos et Man Ray – vont à Paris comme on va en pèlerinage. En 1926, Walker Evans passera un an sur les bords de la Seine, avec l'espoir de devenir un grand écrivain.

Dans les couloirs de la Sorbonne, il étudie et traduit Gide, admiratif de son extraordinaire attention du détail. Il repart pour New York, la littérature dans sa poche. Là, Walker Evans gagne sa vie comme correcteur à Wall Street, puis comme libraire. Son regard, affiné par ses influences européennes, redécouvre l'Amérique contemporaine. Il est fasciné par les ponts, les machines, les automobiles. Avec un petit appareil à 6 dollars, il commence à prendre des photographies, très graphiques, très esthétiques.

Mais il s'éloigne rapidement de ce style pour développer sa propre image de la réalité, à la fois précise et évocatrice, poétique et documentaire. Il s'intéresse aux visages des gens dans la rue, à la place qu'ils occupent dans ce décor urbain. Désormais, la photographie remplace la littérature: il utilisera l'objectif comme un écrivain use de sa plume. Pour donner du sens à ce qu'il voit autour de lui. En 1931, il reçoit ses premières commandes: photographier l'architecture victorienne en Nouvelle-Angleterre, puis l'influence grecque, gothique et égyptienne sur les maisons de La Nouvelle-Orléans.

Ses images dévoilent l'Amérique profonde derrière les artifices européanisants. En 1933, un éditeur lui propose d'illustrer un livre sur Cuba, alors sous le régime dictatorial de Machado. Il revient avec plus de 400 clichés. Scènes de rue, portraits, façades: il traduit subtilement la misère sur fond de crise post-coloniale. Les années de la Dépression, entre 1935 et 1937, seront particulièrement fécondes pour lui. Employé comme «spécialiste de l'information» par le New Deal Resettlement de l'administration Roosevelt pour sa politique d'aide aux agriculteurs, il part dans le sud des Etats-Unis.

Alabama, Louisiane, Floride, Géorgie, Caroline du Nord: il photographie les paysans épuisés, les villages ruinés, ces hommes, noirs ou blancs, qui tentent de survivre dans des conditions terribles. Avec son ami l'écrivain James Agee, il réalise un reportage, «Louons les grands hommes», qui sera refusé par le magazine Fortune. Pas assez vendeur… Ce travail extraordinaire, portraits et chronique de la vie d'une famille de fermiers misérables en Alabama, sera publié à grand-peine quatre ans plus tard. Il collectionnera les critiques, avant d'être redécouvert en 1960, lors de sa réédition.

En 1938, Walker Evans réalise une remarquable série de portraits dans le métro new-yorkais, ce labyrinthe des masses. Avec un petit appareil caché sous son manteau, par un après-midi glacial, il photographie subrepticement les voyageurs. Le résultat est surprenant: sans artifices, passant de la rêverie à l'ennui, les visages sont cruellement nus sous leurs chapeaux d'hiver, comme démasqués. «C'est ma vision du portrait: anonyme, documentaire, l'image directe de l'humanité.» Ils ne seront publiés qu'en 1966.

De 1945 à 1965, Walker Evans travaille pour le magazine Fortune, où il publie de nombreuses photographies de l'Amérique à travers ses trains, ses outils, ses enseignes, ses travailleurs. Renouant avec ses premières amours, il écrit également des textes. Dans les années septante, les Polaroïd sont une dernière inspiration pour ce vieil homme qui n'a plus la force de faire ses propres tirages. Chargé d'enseigner la photographie à Yale, il ne cesse de répéter à ses étudiants: «Contemplez! C'est le moyen d'éduquer votre œil et bien plus. Contemplez, écoutez, furetez, tendez l'oreille. Ne mourez pas ignorants.»

Walker Evans meurt, en 1975, vénéré comme le grand prophète de la photographie américaine.