Contemporain. Tsegué-Maryam Guèbrou. Ethiopia Song(Buda Musique/Disques Office)

C'est le Négus en personne, Haylé-Sélassié des empires calmes, fatigué des caprices de Tsegué-Maryam Guèbrou qui décide un jour de lui retirer son piano. Elle n'a pas 30 ans. La musicienne, terrassée, décide alors de se retirer en secret dans un monastère, prend le voile, multiplie les dépressions. Et finit par retourner à Addis-Abeba, dans l'Ethiopie des royaumes perpétuels, à écrire sans en parler de petites pièces ourlées que la série discographique des Ethiopiques publie enfin.

Les Ethiopiques, en deux mots. Un défi monumental, comme certains en concoctaient encore quand le marché du disque vrombissait; une incongruité, aujourd'hui. Francis Falceto, homme de radio français, a ouvert il y a quelques années ces archives de la musique abyssine, dont le disque de Tsegué-Maryam Guèbrou est le 21e titre. Entretemps, les voix de Mahmoud Ahmed, de Tlahoun Gèssèssè, Elvis des sixties dans la Corne, sont devenues les pièces de choix dans les bars lounge de Paris.

Tsegué-Maryam Guèbrou n'aura sans doute pas cette fortune. Plus atypique encore, son œuvre est antérieure au tsunami R'n'B dont l'Ethiopie a récupéré et enflé les outrages dès les années 50. Elle éclaire pourtant un pan laissé en friche de l'histoire musicale africaine. Les échos de la musique classique occidentale sur le continent, son influence parmi les élites et finalement son assimilation dans le champ musical local. Cette pianiste, drôle de Mary-Lou Williams au protestantisme suranné, raconte cette quête. Dans ses plus rugueuses contradictions.

Elle a 6 ans, en 1929, quand elle grimpe sur le pont d'un paquebot avec sa sœur, de cinq ans son aînée. Destination Saint-Chrischona, à portée de regard de Bâle. Elle y est envoyée par son père, un intellectuel, lui-même éduqué en Suisse. Elle y fait ses humanités, théologie et piano. Puis échoue au pensionnat de Montmirail près de Neuchâtel, à Morges et à Saint-Légier. Sous la menace du fascisme mussolinien, elle retarde son retour en Ethiopie, passe par Le Caire et arrive à Addis à 21 ans, certaine de sa vocation de pianiste. Et de ses ambitions de compositrice.

Fille de la très bonne société aristocratique d'Addis, elle rejoint les salons impériaux, les mondanités où des musiciens européens enjouent la nuit. Le Négus ne souhaite pas voir une femme s'obstiner dans une profession destinée en Ethiopie à la canaille interlope. Finalement, les pièces qu'elle publie, gravée au début des années 70, disent la foi féline d'une femme qui vit aujourd'hui recluse au monastère éthiopien de Jérusalem. «Golgotha», «The Jordan River Song», comme des réponses en miroir aux fresques mobilières de Satie.

Ecriture austère, déviée par des arabesques au lustré féroce, la musique de Tsegué-Maryam Guèbrou, quand elle ne se romantise pas, s'approche d'une tension propre aux azmaris, les troubadours éthiopiens. Une fausse contemplation, toujours engagée, qui rappelle, dans cette musique qui semble venir d'ailleurs, que l'Ethiopie est la seule nation d'Afrique à n'avoir jamais conquis son indépendance. Elle n'a jamais été colonisée.