Sombres, ces Contes d'Hoffmann? Tout n'est que lumière. Lumière des décors, lumière des idées, lumière des voix, lumière de l'électricité. On reçoit ce spectacle en pleine figure. Les éclairages, de face, fendent les pupilles. C'est fait exprès. Olivier Py, metteur en scène qui signe une Trilogie du diable dont on parle beaucoup ces jours-ci à Genève, montre l'éclat factice d'un monde qui n'a plus de repères. Ou plutôt qui cherche ses repères dans le progrès technique et le capitalisme, bien loin d'un Très-Haut balayé d'un coup de pied au cul dans les catacombes.

Architectures de métal, constructions monumentales inspirées du Second Empire, murs d'ampoules symbolisant l'avènement de déesse-électricité: cette fuite en avant ne fait rien pour alimenter l'inspiration du poète. Oui, l'univers d'Hoffmann est bien sombre. Le sexe ne cesse de tutoyer la mort. Même l'art est laissé à lui-même. Hoffmann, baignant dans les vapeurs du vin et de l'amour facile, s'effondre à la fin de l'opéra au bras d'une Muse secrètement amoureuse. C'est elle, la Muse, qui a gagné la partie. C'est elle qui est parvenue à détourner Hoffmann de sa fascination pour la diva Stella, modèle suprême de l'éternel féminin. Et pourtant, une odeur pestilentielle de tragédie colle à la peau du poète dont on ne sait s'il s'en remettra.

Le ciel - y en a-t-il un? - est opaque, mais Olivier Py et son scénographe Pierre-André Weitz en profitent pour éclairer l'univers fantasmagorique d'Offenbach. Les Contes d'Hoffmann, c'est cet ultime opéra inspiré des Contes fantastiques de l'écrivain allemand E.T.A. Hoffmann qu'il aurait écrit pour gagner une reconnaissance officielle après avoir tout donné à l'opérette. La légende veut que ce soit son seul opéra «sérieux», alors qu'il s'est essayé plus d'une fois au genre - sans succès, il est vrai. Qu'il n'ait pas pu terminer l'orchestration en raison de sa mort et que l'œuvre ait été passablement défigurée pour être remaniée et éditée dans d'innombrables versions (à Genève la version Oeser) ajoute à l'aura de mystère. Dès sa création en février 1881 à l'Opéra-Comique, maison de prestige, Les Contes d'Hoffmann ont connu un succès retentissant.

On le comprend. Tous les ingrédients y sont. «L'art, le sexe et la mort», comme le note Olivier Py, mènent la danse. Et c'est une danse entre Eros et Thanatos qui se fait sur le pas de l'idéal féminin, qu'incarnent trois créatures: la poupée mécanique Olympia, la jeune artiste Antonia, éprise de chant et de musique, la courtisane Giulietta qui capte les ombres et reflets des hommes pour mieux les émasculer. Hoffmann, poète et narrateur, est représenté sur la scène, mais il n'est guère plus crédible dans son imperméable gris que le diable qui apparaît sous mille visages - un Dapertutto aux plumes noires grotesques dans l'acte de Venise.

Qu'Hoffmann ait rêvé ou non les trois femmes qu'il ravive à son souvenir, peu importe. D'emblée il revêt un masque mortuaire que lui tendent deux faunes, et sa fin est consumée avant même qu'il n'entreprenne de narrer ses amours malheureuses. On en tremble. D'autant que l'imaginaire d'Hoffmann est follement fertile. Olivier Py et Pierre-André Weitz montrent comment le poète glisse d'image en image. Comment il se laisse aveugler par l'éclat factice qu'il associe à l'idéal féminin. Ce n'est pas par hasard si Hoffmann se trouve propulsé dans un palais des glaces. Le poète touche du doigt ses projections et se cogne contre les vitres d'une idée fixe. Il ne peut s'empêcher de rêver la réalité, et c'est ce qui donne corps à ses fantasmes les plus inavouables.

Ce palais des glaces - un mécano qui tourne sur lui-même - est aussi un gigantesque lupanar. On pense à ces peintres et poètes du XIXe siècle qui, pour tordre le cou à la morale et gagner des bribes d'inspiration, allaient se repaître dans les bordels. Une clé du plaisir sert de sésame; elle passe de main en main, de sein en sein. Nue de la tête aux pieds, Olympia est cette poupée gonflable qui décline son numéro de music-hall avec une insouciance innommable (Patricia Petibon époustouflante de justesse et de beauté vocale). Giulietta est cette courtisane qui règne sur un bordel peuplé de cocottes nues en bas résille (Maria Riccarda Wesseling, qui peine à prendre correctement ses aigus).

Le tableau le plus émouvant, c'est celui d'Antonia. Figures et ombres expressionnistes. Passé un fabuleux numéro de Frantz (Eric Huchet) qui taille la barbe de Crespel (Gilles Cachemaille), passé le très bel air de Nicklausse où un violon (le musicien est sur scène) improvise une mélodie suave à défaut de trilles du diable, Antonia (sublime Rachel Harnisch au visage hagard, à la voix sombre et lumineuse) s'abîme dans le souvenir de sa mère (la mythique Nadine Denize) qui apparaît, matérialisée par le sinistre Docteur Miracle. Antonia meurt sous les feux de la rampe, hantée par le démon de la reconnaissance - même l'amour de l'art mène au bûcher. Dans les bas étages, la mort rôde, et les trois Parques tissent le fil de la vie.

Oui, la vie d'Hoffmann ne tient qu'à un fil. Mais lui-même semble avoir les yeux bandés, comme ces hommes masqués en capes noires, sourd aux avertissements de son ange gardien Nicklausse (Stella Doufexis fine, subtile, envoûtante). Même la musique - Patrick Davin mène rondement l'OSR, laisse affleurer la poésie, malgré des décalages avec les chœurs qu'il corrige en cours de spectacle - le laisse indifférent.

Hoffmann (Marc Laho, très juste, au phrasé éloquent) tombe dans les filets du diable (Nicolas Cavallier, noir de cynisme, timbre noir de cendres), comme si le dégoût dû à ses frasques amoureuses était la seule porte de sortie. Ou du moins une station intermittente avant qu'il ne remette les pieds dans le plat.

Les Contes d'Hoffmann, au Grand Théâtre de Genève. Jusqu'au 9 nov. (Loc. 022/418 31 30), 3h50.