C’est un corps en fuite, forcément amaigri. Des visages tordus de peur ou de douleur, des mains qui se tendent, des yeux qui espèrent. Une détresse figée dans l’instant et emballée de slogans. Voilà ce que la photo humanitaire évoque, spontanément, à l’imaginaire collectif. Une vision… cliché, justement?

Omniprésentes dans les médias comme les passages sous-voie, ces images sont associées à un message percutant, univoque, pour un but précis: mobiliser. Pourtant, elles disent bien plus que ne le croit le premier regard, rappelle le Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (MICR). Qui éclaire dans Un monde à guérir, sa nouvelle exposition temporaire, ce médium aussi complexe que son sujet. Afin d’élargir le champ et le contempler autrement, souligne Pascal Hufschmid, directeur du musée. «En parcourant ce patrimoine, on réalise qu’il est porteur d’une certaine grammaire visuelle, d’un héritage culturel, de codes dont il est important d’être conscient pour mieux les décrypter.»

La matière était dense – c’est un euphémisme. Quelques centaines de milliers de photos sommeillaient dans les archives du MICR, du CICR mais aussi de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, capturées par des délégués de l’organisation, des professionnels mandatés ou des anonymes. Au final, deux ans et demi seront nécessaires pour sélectionner les 600 images qui habillent les murs et les écrans de l’exposition, réalisée en partenariat avec les Rencontres photographiques d’Arles. C’est que l’histoire de la photo humanitaire est presque aussi longue que celle de la photographie elle-même.

En couverture de «Vogue»

Ses balbutiements? Ils ont des airs de photos de classe. Dès 1850, infirmières et travailleurs humanitaires posent devant l’objectif, brassards arborés fièrement. On les retrouve soignant des blessés de l’armée française du général Bourbaki durant la guerre prussienne… dans la chapelle des Terreaux à Lausanne, en 1871. Le cliché, signé du Lucernois Auguste Bauernheinz, est composé comme un tableau médiéval. «Le matériel photo était alors lourd et complexe, il ne permettait que des vues lointaines ou des portraits posés, explique Nathalie Herschdorfer, commissaire de l’exposition. La photographie s’inspirait encore de la peinture, et seule la bourgeoisie y avait accès.»

Sur des clichés jaunis, calèches et drapeaux confédérés marquent un tournant: dès 1861, la guerre de Sécession devient le premier conflit américain immortalisé sur le terrain. Ces témoignages au cœur de l’action afflueront en masse durant les deux guerres mondiales, lorsque les Kodak, pratiques et peu coûteux, intègrent les paquetages. Blessés sur des brancards, convois d’ambulances dans la neige et files de civils s’exposent sur une fresque de 20 mètres. «On montre l’aide mais aussi, désormais, celles et ceux qui la reçoivent», pointe Nathalie Herschdorfer. Des photos qui s’exportent sous forme de cartes postales et d’affiches, jusque sur les couvertures de magazines féminins. «Faites votre part pour la Croix-Rouge», lance Vogue, une silhouette de femme gantée se détachant derrière l’emblème. Ou quand l’entraide devient glamour…

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La vie d’avant

La photo humanitaire doit viser juste et toucher le plus grand nombre. Pour ça, elle s’adapte à l’époque, change de visage(s). Ceux des victimes, notamment des enfants, prendront plus de place, de silhouettes à figures centrales. Quitte à être réduits à des archétypes. «Ces images ne représentent pas la vie d’une personne mais un moment figé. Il ne faudrait pas oublier le hors-champ», note Pascal Hufschmid. De jeunes corps dénudés, immortalisés durant la Grande Famine en Russie en 1921, interpellent. Cent ans plus tard, les exposerait-on de la même manière?

Peu probable. Au fil des décennies, le droit à l’image s’est imposé, les visages s’accompagnant désormais de l’accord et du nom de leurs propriétaires. Mais la subjectivité reste inévitable, selon l’œil derrière le viseur. Des maîtres de chez Magnum, dont on découvre les clichés épiques et esthétisants dans un film? Des délégués se photographiant entre deux missions? Les bénéficiaires eux-mêmes? En 2017, le CICR distribuait des appareils photos jetables aux habitants du bidonville de Prison Waterfront, au Nigeria. Entre les murs croulants et l’eau souillée, on découvre le quotidien d’adolescents qui jouent, malgré tout.

Le parti pris d’Alexis Cordesse est plus radical encore. Aux migrants syriens rencontrés en Europe, ce photographe de guerre a demandé des vestiges de la vie d’avant. Les souvenirs de fêtes de famille côtoient ceux de vacances à la plage et des tours en voiture, cheveux au vent – une autre façon de dire l’horreur de la guerre et de ce qu’on y perd. Il n’y a pas de bonne manière de représenter la souffrance, résume Pascal Hufschmid. Mais une infinité d’angles.


Un monde à guérir, au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, du 16 novembre 2021 au 24 avril 2022. Journée portes ouvertes sa 20 novembre de 10h à 18h avec visites guidées, contes musicaux, performance et projections de films.