Il avait été élu en septembre passé, et devait prendre ses fonctions le 1er septembre 2014 pour une durée de 5 ans. Le directeur de l’Opéra de Lyon ne passera pourtant pas par la case Dresde sur l’échiquier lyrique européen : la ministre de la culture de l’Etat de Saxe a annoncé vendredi passé la rupture de son contrat avec effet immédiat. Sabine von Schorlemer révèle dans un communiqué que « contrairement à ses engagements, Serge Dorny n’a pas réussi à instaurer pendant les derniers mois un climat de collaboration profitable et basé sur la confiance avec le personnel artistique et administratif de l’opéra. En très peu de temps, il a perdu la confiance que lui témoignaient tous les intéressés ». Elle ajoute que le directeur « n’était pas disposé à accepter les conditions existantes ainsi que les processus de décision dans un grand théâtre de répertoire. » Et précise encore que « les décisions étaient communiquées de manière inappropriées, les responsables n’étaient pas impliqués et la paix sociale se voyait de ce fait durablement compromise. » Un sacré réquisitoire auquel Serge Dorny a rapidement répondu par une très franche lettre ouverte à la presse. De son côté, le chef Christian Thielemann a vivement réagi aux propos du directeur remercié, dans une interview au journal allemand le Münchner Merktur. Il y accuse Serge Dorny d’être « très inexpérimenté » par « méconnaissance de l’histoire de la maison ». Et se demande pourquoi « soudain, ses pouvoirs et son autorité ne le satisfont plus ». En commentant l’affaire sans prendre de gants (« Vous rencontrez un chien, il aboie. Ne nous laissons pas provoquer pour autant»), on ne peut pas dire que le chef, réputé pour son tempérament rude, tente d’apaiser un débat qui ne fait que commencer. « L’accusé » s’explique sur la regrettable affaire, qu’il tempère, sans en minimiser les effets.

Le Temps : Après vous être retranché derrière votre communiqué, vous sentez-vous plus libre de vous exprimer ?

Serge Dorny : J’ai toujours parlé très librement. Je ne voulais simplement pas entrer dans le jeu des commentaires ou des réactions personnelles. Je souhaite rester très factuel. Je décris donc les faits dans cette lettre. Avant ma nomination à la direction du Semperoper, je voulais connaître clairement le périmètre des compétences du poste d’intendant, pour savoir si l’on me donnait les moyens de réaliser les projets que je défends.

Pourquoi les négociations ont-elles été si longues ?

-Il était pour moi fondamental de prendre la mesure des pouvoirs de chacun, et d’être informé sur le statut et les compétences du chef permanent de la Sächsiche Staatskapelle, un des trois pôles d’activités gérés par l’institution, avec celui du lyrique et du ballet. Malgré mes demandes répétées dès l’été pour connaître mon champ d’action et celui du Chefdirigent Christian Thielemann, il s’avère aujourd’hui que je n’ai pas eu accès, ni mon avocat, à ces informations essentielles. Mis à part le fait que le Chefdirigent avait le premier choix des œuvres qu’il souhaitait diriger, et pour celles-ci, son mot à dire sur les metteurs en scène et chanteurs (ce qui est tout à fait habituel et que j’ai validé), nous n’avons rien obtenu d’autre.

Quand avez-vous réagi ?

-Je me suis rendu compte rapidement, en commençant à travailler avec Mr. Thielemann, de certains blocages engendrés par une forme de structure parallèle, avec un fonctionnement de l’orchestre beaucoup plus autonome que prévu. La situation avait déjà été dénoncée dans un article du Zeit en janvier 2010. Mais je n’en avais pas eu connaissance en signant. Si la situation n’était donc pas nouvelle, je n’en ai pas été informé en temps voulu. Dès lors, mon contrat était bâti sur des éléments erronés. En français on dit qu’il y a dol. J’ai alerté la ministre en novembre sur le risque de paralysie en lui demandant d’intervenir. Sans succès. Si j’avais connu ces points à l’origine, j’aurais décliné la proposition.

Il s’agirait donc majoritairement d’une incompatibilité avec la fonction du chef ?

-Non, pas en soi. Je n’ai rien contre Christian Thielemann que j’apprécie beaucoup comme musicien. Il n’y a pas de clash entre nous. Il s’agit d’un pur conflit sur des compétences identiques données à deux personnes différentes. C’est le manque d’information que je dénonce, l’opacité, voulue ou non, sur des éléments qui ne permettent pas une bonne base de contrat, donc un bon fonctionnement. Il faut savoir que Christian Thielemann est le chef permanent de la Staatskapelle - non pas le Directeur Musical du Semperoper - avec laquelle il dirige seulement une dizaine de représentations lyriques sur 170 annuelles.

On a lu que vos conditions salariales étaient d’un tiers inférieures à celles de Lyon où on vous accorderait 300 000 Euros par an. Cette raison aurait-elle aussi joué dans le différend ?

-Il y a une grande part de fantasme de la part des journalistes sur les questions financières. La seule raison qui me motive est le projet et la possibilité de le réaliser. J’avais une très grande envie de cette aventure et je croyais beaucoup dans le potentiel des équipes, des tutelles et de l’institution. En général, les conditions financières, quand on change de maison, sont à peu près équivalentes. Cet aspect, pour moi, ne vient qu’après l’intérêt du projet.

En rompant un contrat à durée déterminée, la ministre ne met-elle pas l’institution dans l’obligation de devoir vous régler 5 ans de salaire ?

-Nous n’en sommes pas là. Il faut étudier le cas. Les avocats s’en chargeront.

Si les autorités lyonnaises vous le proposaient, préféreriez-vous rester « chez vous » après janvier 2015, ou explorer d’autres pistes ?

-On n’est pas chez soi dans un théâtre national, il s’agit de l’argent des contribuables. Je gère la maison avec un sens aigu de la responsabilité et de l’intérêt général. Il est vrai que j’ai trouvé à Lyon des conditions excellentes pour pouvoir développer depuis presque douze ans des projets qui me tiennent à cœur. Le public, les tutelles et les équipes font preuve d’un enthousiasme et d’un engagement exemplaires. Mais je dois d’abord résoudre la situation très nouvelle à Dresde. Il faut me donner quelque temps de réflexion pour étudier la suite à donner. Cette décision appartient aux tutelles, si elles me proposent de rester, je donnerai une suite favorable.