Aucun cœur de cinéphile ne peut se préparer à une telle semaine: comme si l'ordre du monde s'était inversé, le voici qui bat pour la première réalisation de Sophie Marceau, Parlez-moi d'amour (Le Temps du 6 novembre), et qui tressaute de déception devant la vingt-troisième mise en scène de Clint Eastwood, Créance de sang. Qu'y a-t-il de pire: découvrir, après des années de mépris, que quelqu'un peut vous étonner en bien, ou être, au contraire, profondément déçu par quelqu'un qu'on admire?

Depuis la période flamboyante que constitua le triplé Impitoyable (1992), Un Monde parfait (1993) et Sur la Route de Madison (1995), Clint avait carte blanche. Pour confondre parfois nonchalance et désinvolture (Jugé coupable, 1999). Pour glisser parfois de l'autodérision à l'humour de dortoir (Space Cowboys, 2000). Même ses écarts les plus improbables comme cinéaste ou acteur étaient réévalués. Clint l'icône, sans cesse au seuil de l'auto-parodie, marchait sur un fil. Avec Créance de sang, il tombe.

Son film ne renouvelle pas le thème de la fatigue et de l'âge: il y a vingt ans par exemple, dans Sudden Impact, l'inspecteur Harry apparaissait déjà usé, se demandant pourquoi l'univers entier continuait de se plier à sa légende. Non, la belle idée de Créance de sang, c'est ce changement de coeur: un organe féminin et latino greffé à la place de sa vieille pompe blanche et virile. Traîne évidemment, derrière cet argument, un désir de renouvellement, thématique sublime: comment continuer à être Clint à 72 ans?

Mais cette renaissance reste à l'état d'arrière-fond, comme un élément de décor, un cigarillo éteint dans un cendrier. Car l'avant-plan n'a de loin pas la même profondeur. Eastwood a rarement été meilleur que lorsqu'il apparaît comme l'unique figure caricaturale dans un monde ultra-réaliste. Dans Créance de sang, tout est caricatural, ce qui noie son personnage: le méchant ridicule, la maîtresse ostentatoire, le final grand-guignolesque, le suspense émoussé trop vite…

Seule coupable de ces déboires: la mise en scène de Clint Eastwood. Voilà un film en quête de renouveau, mais dont le style ne fait que puiser dans des formules passées, hétéroclites, où les belles leçons d'efficacité apprises chez un cinéaste comme Don Siegel côtoient les raccourcis complaisants de tâcherons comme Buddy Van Horn (Pink Cadillac). Sans retrouver le lyrisme des vastes espaces ni le montage articulé sur l'animation quotidienne qui lui permettaient de faire disparaître, jusque-là, la masse énorme des invraisemblances. Reste donc Clint, seul, qui se cherche et cherche le Graal sans le trouver.

«Créance de sang» («Blood Work»), de Clint Eastwood (USA 2002).