Enrubanné comme un sapin de Noël depuis sa première mondiale en mai dernier à Cannes, Moulin Rouge est vendu, donc attendu, non pas comme un film, mais comme une visite à la Foire du Trône. A l'ouverture, la promesse est tenue: au pied d'un gigantesque rideau rouge, un minuscule chef d'orchestre lance le générique musical de la 20th Century Fox. Suit une plongée vertigineuse sur Paris 1900, Montmartre, les prostituées, les cracheurs de feu et, au bout de ce travelling surnaturel, le Moulin Rouge. Le délire visuel qui s'annonce est irracontable autrement qu'en termes de mixture technologique, de collage à la Méliès et de liants numériques dernier cri.

Puis vient la première chanson: ce n'est pas un morceau d'époque, mais un tube récent type «Voulez-vous coucher avec moi, ce soir?», «Like a Virgin», «Smells Like Teen Spirit» de Nirvana. Bref, n'importe lequel des quarante qui seront égrenés durant deux heures. Montage serré, gros plans attendus sur les jarretières et les moustaches pointues. A ce stade, Moulin Rouge se présente comme un karaoké géant, un vidéoclip qui semble bientôt s'étirer sans fin. Durant deux heures, agréable à regarder et à écouter, il ne proposera pas d'alternative.

Après Strictly Ballroom et Roméo +Juliette, il est désormais clair que Baz Luhrmann n'a rien à raconter sinon l'histoire de La Belle et le Clochard. Trois fois qu'il nous sert cette unique obsession, rajoutant à chaque film une couche d'effets visuels pour masquer ses limites. Arrivé au niveau de la débauche sursignifiante avec Moulin Rouge, il rejoint, dans certaines scènes, le pire des dessins animés Disney: un sentimentalisme fleur bleue et infantile où le maximum du jeu d'acteur dépasse rarement le rôle de porte habits.

Dans cet immense bazar où Orphée descend pour la centième fois aux tréfonds de l'enfer pour trouver l'amour, la subtilité est bannie. Plutôt que de faire sentir l'amour ou la haine, Luhrmann les fait dire tout haut, crier ou hurler. Il les écrit aussi, au néon rose bonbon, dans la surcharge décorative. En fait de visite à la Foire du Trône, le spectateur qui attendait d'autres ambitions se retrouve bien vite au stand des barbe-à-papa, penaud, saoulé par l'hystérie environnante, écœuré par les effluves sirupeux. Une barbe-à-papa, voilà ce qu'est Moulin Rouge: il suffit d'appuyer un peu, presque rien, sur sa masse sucrée pour le traverser de part en part. Comme du vide.

Moulin Rouge, de Baz Luhrmann (Australie, Etats-Unis 2001), avec Nicole Kidman, Ewan McGregor, John Leguizamo, Jim Broadbent.