Imre von der Heydt. Une Cigarette? Défense lucide d'une passion. Trad. de Philippe Abry. Actes Sud, coll. rouge/essais, 248 p.

«Le mot d'ordre est donné: la santé d'abord! Manger sain, dormir sain, travailler sain. Et de préférence: mourir sain.» Un livre paraît enfin qui pose quelques questions dérangeantes au moment où l'interdiction totale de fumer est promise pour un proche avenir. Ce livre n'est pas financé par l'industrie du tabac, il n'a pas l'objectivité qu'aurait celui d'un non-fumeur (car chacun sait qu'aujourd'hui l'objectivité est de leur côté), il ne prétend pas que la cigarette est un produit hygiénique et qu'elle prolonge indéfiniment la vie. Mais il rappelle un fait indéniable et qui devrait être au centre de toute réflexion sur le vice et la vertu: «les quelque 86% d'individus qui ne fument pas meurent aussi».

Imre von der Heydt, l'auteur de Une Cigarette? Défense lucide d'une passion, a fait des études d'histoire de la littérature et de philosophie; il travaille à Cologne comme producteur pour la télévision. Il ne bénéficie donc a priori d'aucune autorité qui soutienne ses arguments - ni scientifique (il n'est pas cancérologue), ni morale (il n'appartient à aucune association reconnue pour l'excellence de ses conseils sanitaires, pas plus qu'à une Eglise ou à une secte). Il est seulement fumeur non compulsif, mais fumeur quand même. Et doté d'un certain bon sens.

L'absence d'autorité d'Imre von der Heydt est rassurante. Elle l'incite à examiner l'histoire du tabac en Europe depuis son importation au moment de la découverte de l'Amérique, à faire le récit de ses interdictions successives et des raisons qui ont justifié ces interdictions au cours de l'histoire notamment aux Etats-Unis (avec des passages particulièrement édifiants sur l'influence du puritanisme). Elle l'incite aussi à montrer que les tentatives de prohibition s'arrêtent quand commence la guerre où la fumée est le repos du soldat et la monnaie d'échange des vainqueurs pour se concilier les vaincus et les populations locales (comme le fait encore l'armée des Etats-Unis), à relire les chiffres fournis par les partisans de l'air pur (la fumée dite passive n'étant pas le pire des dangers courus par les non-fumeurs), et surtout à examiner sans complaisance la logique qui alimente la grande croisade contre la fumée, une croisade bien plus miraculeuse que la lutte contre la faim, la pauvreté ou les conflits armés puisqu'elle semble couronnée de succès.

«Si on peut le sentir, ça peut vous tuer.» Il s'agit de la fumée, bien sûr. Cet adage a été formulé par John Banzhaf, président de l'union américaine contre le tabac - Action on Smoking and Health. Au nom de cette formule, les habitants du deuxième étage d'un immeuble se plaignent de leur voisin du premier quand il pétune à sa fenêtre, les locataires d'une chambre d'hôtel la récusent quand il y reste le parfum d'une cigarette consommée trois jours plus tôt, les amitiés se délitent à cause de l'odeur persistante accrochée à la laine des chandails. La passion des non-fumeurs dépasse désormais celle des fumeurs en intensité. Elle peut s'expliquer par la gêne qu'occasionne le voisinage du tabac, par la crainte de la maladie ou par le regret d'une existence plus piquante. Mais surtout par un principe qui veut qu'on se protège contre les autres plutôt que d'en tolérer les inconvénients.

Il y a beaucoup plus inquiétant. L'ordre social sanitaire qui légitime la lutte implacable contre le tabac conditionne désormais le comportement des fumeurs même quand ils sont en situation de ne nuire à personne sinon à eux-mêmes et à d'autres fumeurs patentés. Ils agitent fiévreusement la main pour éloigner le nuage de leur nez et de celui de leurs voisins. Ils ouvrent en grand les fenêtres du local étanche (mais ventilé artificiellement) qui leur a été attribué sur leur lieu de travail même quand il pleut et quand ils y sont seuls. Ils se battent les flancs sur le balcon par moins dix plutôt que de rester au salon alors que ne s'y trouve aucun abstinent. Ils identifient eux aussi le fait de fumer à un désordre dont ils sont à la fois acteurs et victimes. Ils partagent finalement la conviction des non-fumeurs selon laquelle fumer est un comportement social déviant et anormal.

Le fait que l'auteur d'Une Cigarette? soit Allemand n'est pas un hasard. L'ordre moral dissimulé sous le voile médical de la croisade anti-fumée lui rappelle singulièrement le nazisme. «Les nazis n'ont pas seulement initié les mesures antitabac modernes, écrit-il, leur idéologie a également fait de la santé du peuple un des points essentiels de la recherche médicale.» Et il continue: «La diabolisation de la maladie devient une norme politique et médicale. On arrive à une discrimination systématique de tout ce qui est différent.»

Il était temps de l'écrire. Ce qui se passe aujourd'hui avec l'effort d'éradication du tabac ne rendra pas les hommes plus heureux. La politique de la santé ne remplace pas une réflexion sur le sens de l'existence et des années gagnées sur la mort. Personne n'est entièrement libre. Mais, écrit Imre von der Heydt, «on peut voir le fumeur comme un être humain qui pressent la contradiction interne de la vie. Malgré les caprices de la vie, il arrive en fumant à retrouver un peu de sa souveraineté. Et bien plus: en fumant il est à nouveau maître de sa dépendance.»