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Contre la tyrannie de la vérité, Pascal Quignard fait le choix du faux et du rêve

Un livre d’images et un nouveau volume du «Dernier royaume» interrogent à nouveau le mystère de l’origine

Dans le conte des frères Grimm L’enfant d’Ingolstadt, un garçon frappe sa mère, il meurt. On l’enterre. Mais le bras qui a frappé se dresse vers le ciel, il rejaillit sans cesse, jusqu’à ce que la mère elle-même vienne à son tour frapper la main jusqu’au sang. Alors elle se rétracte sous la terre. Ce conte cruel donne son titre au tome X du Dernier royaume. Le «bras d’honneur» de l’enfant signifie: «Le sexe en moi sera plus fort que la divinité, que la mère, que le langage symbolique, que l’interdit qu’il produit, que l’humanité, que la mort», écrit Pascal Quignard. Cette force «péremptoire», source de plaisir et d’angoisse, est au cœur de L’enfant d’Ingolstadt. C’est le mystère de l’origine, la «nuit sexuelle» dont nous ne savons rien et de laquelle nous avons été précipités dans le monde, avant de retomber, à la fin, dans un autre inconnu.

L’angoisse inséparable du plaisir

Cet inconnu, seul l’art peut l’approcher: c’est ce que dit aussi un autre ouvrage qui paraît en même temps, Angoisse et beauté, un dialogue avec les images de François de Coninck. Il clôt une trilogie commencée avec Le sexe et l’effroi (1994) et La nuit sexuelle (2007), dans le même format allongé qui est celui des livres d’orgue du grand-père de Pascal Quignard, auquel il aurait dû succéder. Sur le papier noir se détachent les caractères blancs et les images que le peintre a prises dans des revues pornographiques. Il les a soumises à des traitements chimiques qui les rendent à peine discernables, fondues dans une lumière cuivrée. Elles aussi désignent, sans l’éclairer, cet irreprésentable d’avant la naissance.

En regard, Quignard interroge l’angoisse inséparable du plaisir: «On tremblerait si on faisait attention à ce qu’on hasarde soudain dans l’amour: tout. On se met entièrement nu dans cette eau invisible, on ouvre ses mains vides, on donne son corps et l’eau de son corps et, au-delà du corps, on donne tout ce qu’on ignore du corps de l’autre, on coule, on abandonne sa vie.» Il cite Lucrèce: «Au milieu de la fontaine des plaisirs surgit je ne sais quoi qui jusque dans la vue des fleurs nous saisit à la gorge», et se demande comment «penser le plaisir avec plaisir».

Les mots à la racine

Angoisse et beauté et L’enfant d’Ingolstadt sont une négociation avec cette contradiction: comment rendre en mots cet indicible. Ce sont des fragments – contes, mythes, souvenirs, citations, pensées et «rêvées». Pascal Quignard sait faire résonner dans le présent des histoires surgies du «jadis», avec leur charge intacte d’obscurité et de lumière. Ce qui frappe d’abord, et qui enchante si on y est sensible, c’est le phrasé, immédiatement reconnaissable. Plus que jamais, le charme hypnotique des énumérations opère. Quignard prend les mots à la racine, déplie leur étymologie, leur fait rendre leur sens premier, traque en eux ce qui est obscène, ce qui se dérobe à la vue.

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Pourtant, il ne parle que d’images. Celles, terrifiantes, du peintre Jean Rustin, qui jouait du violon devant ses toiles, parfois aussi en duo avec le violoncelle de l’écrivain. Celles de Biagio Pancino, faites d’épluchures de pommes de terre, ou, encore, les détritus de dessous de table représentés dans les mosaïques de Sôsos de Pergame, ces «sordidissimes» vouées au balai, qui comptent «pour du beurre». Quignard à son tour renie la distinction culturelle entre le propre et le sale, le sauvage et le domestique, qui coupe la nature en deux, exclut, décrète ce qui est acceptable. «Dès qu’il y a système, il y a un intrus. Le système se sépare de l’intrus qu’il invente en l’excluant ou, plus simplement, en le mettant à mort»: on pourrait faire de cette déclaration une lecture politique, il y a souvent chez Quignard quelque chose d’énigmatique qui ouvre à beaucoup d’interprétations.

Du côté du rêve

Mais il le précise, il parle d’art: «Tout nouvel artiste est intrus», qui «ne se solidarise pas avec les valeurs du groupe». Et ces valeurs, dans un contexte donné, établissent la vérité. Contre cette dictature de la «vérité», Pascal Quignard s’insurge: «Le vrai n’existe pas, le faux n’existe pas.» Ces notions recouvrent des discours sans réalité imposés par des obsessionnels en lutte contre le désordre. La clarté imposée par Descartes n’est qu’un flambeau qui crée de nouvelles ombres. «La raison est tellement plus aveugle que ce que voit involontairement le rêve quand la nuit se fait.»

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Quignard, lui, se situe du côté du rêve, du «faux», de la fiction, du roman, préférant la confusion et l’obscur, dans ce «dernier royaume» où il erre depuis vingt ans, à l’écart du jeu social. Il y est entré en 1997 lors d’une «deuxième naissance», après une étrange maladie qui l’obligeait à manger son propre sang. Un demi-siècle plus tôt, dans Le Havre en ruines, il était un enfant aphasique, anorexique, qui ne mangeait que dans le noir, à l’abri des regards. Aujourd’hui, il est un des plus passionnants auteurs français et les fragments de cette œuvre en continuelle expansion – romans, contes, essais, entretiens et récemment théâtre, oralité – forment un corps immense qui vibre d’une violence archaïque, d’avant le langage, plus près de la «rêvée» que de la pensée.


Récit
Pascal Quignard
L’enfant d’Ingolstadt
Grasset, 288 p.

Beau livre
Pascal Quignard
Angoisse et beauté
avec Vestiges de l’amour,
images de François de Coninck
Seuil, 120 p.

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